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La Grande Bouffe

Publié le 16 mars 2008 par Laurent Matignon

Chapitre 35
Mercredi 25 décembre. Patricia ouvre la porte au son d’un grand « debout les Amoureux ! » que je ressens, dans les ténèbres de mon demi-sommeil, comme une agression cynique et sadique. Carine est amoureuse, ça ne fait plus l’ombre d’un doute. Mais moi, le suis-je ?
J’y repense en prenant ma douche, le tourne et le retourne dans ma tête, sans y trouver de réponse nette et irréfutable. J’aime beaucoup Carine, en réalité, malgré sa plastique discutable et quelques traits de caractère qui me semblent, au bout du compte, devoir être mis sur le dos de l’immaturité.
Lorsque je m’extirpe de la salle de bains Carine est toujours sagement endormie et, n’ayant pas le cœur de la réveiller, je me glisse dans le couloir sans un bruit. Il y a de la lumière dans la cuisine, je m’y dirige donc et en poussant la porte, je tombe nez à nez avec Patricia vêtue d’une simple chemise de nuit, sage mais fort légère. Malheureusement elle est encore plus belle ainsi qu’elle ne pourrait l’être après de longues heures de maquillage. L’expérience montre que c’est au saut du lit qu’on reconnaît une très belle femme, lorsqu’elle n’a pas encore pu s’abriter derrière son Rimmel et ses bijoux. Et plus encore après une nuit d’amour.
Si l’on s’en tient à cette évidence, j’ai devant moi l’une des plus belles femmes que j’ai pu rencontrer au cours de ma piètre existence.
« Voulez-vous un peu de café ? », me demande-t-elle. Au prix d’un terrible effort, je parviens à me soustraire à ses yeux et à lui lâcher une vague réponse affirmative. Je lui demande si Jean est déjà debout. La réponse qu’elle me fait alors me laisse sans voix : « Oh non, je crois qu’après la nuit que nous venons de passer il a bien besoin de récupérer".
Le tout mâtiné de ce que je crois être un clin d’œil.
Coquin ? Complice ? Ce serait trop beau.
La promiscuité de la cuisine est propice à tous les fantasmes et le fait de savoir Carine et Jean encore profondément endormis, et moi seul avec cette femme que je désire tant, ne peut me laisser insensible. « Pouvez-vous sortir le sucre et les tasses ? », me demande-t-elle, les mains plongés dans l’évier qui regorge de mousse. « Là dedans », m’indique-t-elle du regard... Pour atteindre le meuble en question, je dois passer derrière Patricia et vue la largeur de l’espace en question je dois pour ainsi dire passer sur Patricia ! Néanmoins hésiter serait parfaitement ridicule, si bien que je m’avance résolument. Et me frotte immanquablement à elle. Qui, je ne peux y croire, est bien loin de se serrer contre l’évier, bien au contraire.
Elle n’a pas pu ne pas remarquer la demi-érection que je tente désespérément de dissimuler depuis mon réveil. Laquelle a même plutôt tendance à s’aggraver à la suite de ce bref mais intense contact.
Je pose le sucre et les tasses sur la table la plus proche, puis j’indique poliment à Patricia que je m’apprête à repasser derrière elle. « Allez-y », répond-elle sans même me regarder. Mais au moment même où je me trouve juste derrière elle, elle recule ses fesses admirables et me laisse pour ainsi dire cloué au sol. Plus de doute possible. Patricia est en train de m’allumer.
Ou peut-être seulement joue-t-elle avec moi. Mais ce serait alors un jeu bien cruel.
Toujours est-il qu’il n’est plus question pour moi de faire l’enfant. J’enserre la taille de Patricia entre mes mains avides, la colle contre moi et me penche pour l’embrasser dans le cou. Elle se dérobe doucement mais fermement, sous le prétexte mesquin que son mari et sa fille pourraient surgir d’un instant à l’autre. Ses paroles suivantes me font monter le feu aux joues. Elle m’assure que dès cet après-midi nous nous retrouverons tous les deux, seuls, avec la certitude de ne pas être dérangés. Elle me demande de lui promettre de bien me tenir durant le reste de la matinée, y compris avec sa fille qu’elle m’assure ne pas vouloir voir souffrir. Ben tiens, tout cela est si façile !
Mais à ce moment là, je n’ai plus une seule considération de cet ordre. Je n’ai qu’une envie, la posséder.
La matinée me semble bien entendu interminable. Je parle peux, tout occupé à imaginer par quel stratagème Patricia va parvenir à nous ménager un moment d’intimité à tous les deux. A priori, mon attitude ne semble pas singulière et je parviens même à soutenir le regard de mes interlocuteurs et à leur répondre de manière convaincante.
Lorsqu’arrive le moment de débarrasser les couverts, je commence à me demander si Patricia n’est effectivement pas en train de jouer avec moi, voire de me « tester » (suis-je un type assez bien pour mériter sa fille ?). Mais non, c’est idiot. C’est idiot parce qu’il y a sans doute bien d’autres façons de se faire une opinion sur un gendre virtuel, et c’est idiot parce qu’il serait tout bonnement impossible pour Patricia de raconter ce qui s’est passé !
Tout à ces réflexions, je ne m’aperçois pas que Carine, Jean et Patricia me fixent intensément, en quête d’une approbation sur le déroulement des heures à venir. Fort heureusement, je me rends compte que j’ai saisi la proposition de Patricia : Carine et son père vont partir faire les courses, histoire de se « retrouver », tandis qu’elle et moi resterons à la maison afin de faire un peu de ménage (mais où donc est-ce sale ici ?) et préparer la soirée à venir.
Je secoue frénétiquement la tête. Ce qui est interprété à juste titre comme une approbation.
Dix minutes plus tard, nous sommes seuls.
Patricia et moi.
Seuls pour plusieurs heures.

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