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17 juillet | Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie

Publié le 17 juillet 2012 par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours

[AUJOURD’HUI 17 JUILLET]

  Aujourd’hui 17 juillet, deux heures de l’après-midi, j’écoute du Chet Baker, mon interprète favori. Il y a un moment, en me rasant, je me suis regardé dans la glace et je ne me suis pas reconnu. La solitude radicale de ces derniers jours fait de moi un être différent. Quoi qu’il en soit, je vis assez content mon anomalie, ma déviation, ma monstruosité d’individu isolé. Je trouve un certain plaisir à me montrer farouche, à escroquer la vie, à afficher des positions de héros radicalement négatif de la littérature (c’est-à-dire à jouer les personnages mêmes qui hantent ces notes sans texte), à observer la vie et à remarquer qu’elle manque justement un peu de vie.

  Je me suis regardé dans le miroir et ne me suis pas reconnu. Puis j’ai pensé, comme ça, à ce que Baudelaire disait, à savoir que le véritable héros est celui qui s’amuse tout seul. J’ai de nouveau regardé du côté du miroir et je me suis trouvé un vague air de Watt, le personnage solitaire de Samuel Beckett. Comme Watt, on pourrait décrire de la façon suivante : Un autobus s’arrête devant trois répugnants vieillards qui l’observent assis sur un banc public. Le bus démarre. « Regarde (dit l’un d’eux), quelqu’un a laissé un tas de chiffons. » « Non (dit le deuxième), c’est une poubelle qui est tombée. » « Pas du tout (dit le troisième), il s’agit d’un paquet de vieux journaux qu’on a jeté là. » À cet instant, le tas d’ordures avance jusqu’à eux et, avec la dernière grossièreté, demande qu’on lui fasse une place sur le banc. C’est Watt.

   Je ne sais pas si je fais bien de me transformer en tas d’ordures pour écrire. Je ne sais pas. Je ne suis que doute. Peut-être ferais-je mieux de mettre fin à mon isolement excessif. De parler au moins avec Juan, de l’appeler chez lui et de lui demander de me redire son truc sur Musil, après qui il n’y a plus rien. Je ne suis que doute. Tout ce dont, tout à coup, je sois sûr, c’est qu’il me faut changer de nom et m’appeler maintenant QuasiWatt. Enfin, que je me dise ça ou autre chose, je ne sais pas si c’est vraiment important. Dire, c’est inventer. Que ce soit vrai ou faux. Nous n’inventons rien, nous croyons inventer alors qu’en réalité nous nous contentons d’ânonner la leçon, les restes de devoirs d’école appris et oubliés, une vie sans larmes, telle que nous la pleurons. Et merde pour tout ça.

   Je ne suis qu’une voix écrite, presque sans vie privée ni publique, je suis une voix qui lance des mots, des mots qui, fragment après fragment, énoncent la longue histoire de l’ombre de Bartleby planant sur les littératures contemporaines. Je suis QuasiWatt, je ne suis que flux discursif. Jamais je n’ai éveillé la moindre passion et j’en éveillerai encore moins maintenant que je ne suis plus qu’une voix. Je suis QuasiWatt. Je les laisse dire, mes mots, mes mots qui ne sont pas à moi, moi, ce mot qu’ils disent, mais qu’ils disent en vain. Je suis QuasiWatt et il n’y a eu que trois choses dans ma vie : l’impossibilité d’écrire, la possibilité de le faire, et la solitude, physique bien sûr, qui m’aide pour l’instant à tenir le coup. J’entends soudain quelqu’un qui me dit :
   ― QuasiWatt, tu m’entends ?
   ― Qui va là ?
   ― Pourquoi n’oublierais-tu pas un peu ta déchéance pour parler du cas de Joseph Joubert, par exemple ?

   Je regarde et je ne vois personne et je fais savoir au fantôme que je suis à ses ordres, je lui dis ça et je ris, et je finis par m’amuser tout seul, comme les véritables héros.


Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie [Bartleby y compañía, Barcelona, Anagrama, 2000 ; trad. fr., Christian Bourgois Éditeur, 2002], Christian Bourgois Éditeur, Collection Titres, 2009, pp. 64-65-66. Traduction d’Éric Beaumatin.

Enrique Vila-Matas



■ Enrique Vila-Matas
sur Terres de femmes

26 octobre 2007 | 26 octobre 1987 | Enrique Vila-Matas, Journal volubile

■ Voir aussi ▼

le site d’Enrique Vila-Matas
→ (sur Calou, l’ivre de lecture, le site de Pascale Arguedas) Bartleby et compagnie (+ un dossier sur Enrique Vila-Matas)



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