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Lu dans la presse(papier):François Bon, la force des choses

Publié le 01 septembre 2012 par Lauravanelcoytte

Critique L’écrivain en plein inventaire affectif

Par EMILE RABATÉ

Souvent le souvenir niche dans un objet. Fondu dans sa matière, il en épouse la forme puis sommeille là comme un patient génie, capable d’attendre des décennies avant que son propriétaire ne l’appelle à se redéployer.


«Je vais sans ordre, avertit François Bon. Je prends les choses selon qu’elles me viennent là dans la main.» Et l’écrivain de rouler dans sa paume les lourdes magnétites «achetées dans cette boutique rigolote de Soho, à New York», de revoir «ces cartes postales à la surface striée»«selon l’angle on avait une image ou l’autre d’une même ville», de retranscrire «cette sensation de monde qui s’ouvre et d’y déambuler» au fil d’un parcours qui s’achève naturellement devant «l’armoire aux livres».

Obsolescence. Dans son Autobiographie des objets, François Bon, bientôt sexagénaire, revient sur la période de sa vie qui précéda l’écriture (comme profession, s’entend). Période qui court de son enfance dans le marais poitevin, entre Saint-Michel-en-l’Herm et Damvix, jusqu’au terme de sa carrière d’ingénieur globe-trotter spécialisé dans le soudage par faisceaux d’électrons. Soit trente ans, de 1953 à 1982, durant lesquels le gros des Trente Glorieuses déferle sur la France : autoroutes, Prisunic, machines à laver, machines à écrire diversement sophistiquées, téléviseurs, transistors, disques vinyles de rock’n’roll… «On roule sur un abîme.» Chaque vague efface la précédente. La vieille permanence cède la place au paradigme neuf de l’obsolescence programmée, et les biens de consommation remplacent les objets recyclables à l’échelle de générations : «De deux ans en deux ans, il faut se débarrasser de l’ancien et remplacer par ce qui est tellement mieux.»

Passons sur le côté «petite madeleine» de l’ouvrage, qui ne manquera pas de renvoyer toute une génération à ses lointains fétiches. Là n’est pas le fond de l’entreprise. Plutôt que de tenir un discours nostalgique sur le «monde disparu» d’avant la numérisation, François Bon interroge discrètement le rapport de l’individu aux objets qui l’environnent - ou la rêverie sensible d’un pionnier de la littérature en ligne, à l’heure où nous voguons vers des continents de pixels, aboutissant sur le constat lucide d’un basculement de civilisation.

Toupies.«Ma vie s’est construite autour des objets», déclare l’auteur en quatrième de couverture. Comme une plante s’enroule autour de son tuteur, pourrait-on ajouter. Plantés tels des jalons toutes les quatre ou cinq pages, leur inventaire ordonne la progression du récit : «Tout au long du travail, j’ai tenu à la fin du fichier de mon traitement de texte une liste. Parfois j’y supprimais une ligne : chapitre écrit.» Au mouvement perpétuel de la pensée, les choses offrent un point d’ancrage. Elles s’en font à la fois vecteur et réceptacle. Vecteurs, ces paquets de lessive Bonux par lesquels «la publicité est arrivée dans les villages […] et ce fut le début du changement d’ère». Réceptacles, ces toupies qui depuis l’Antiquité symbolisent «le mouvement de la rotation terrestre, sur son axe, et qu’au XIVe siècle, en Angleterre, chaque village» exhibait sur la place publique.

Autobiographie des objets se parcourt comme la carte d’un territoire physique et mental, où les objets façonnent les reliefs intimes. C’est un acte militant ou une profession de foi : rendre aux objets leur singularité, envers et contre ceux qui souhaiteraient les cantonner à leur fonction utilitaire, froide et impersonnelle. Ici, les massifs les plus importants se nomment Rabelais, Verlaine, Kessel ou Balzac. La prose de François Bon est émaillée de références aux livres qui l’ont accompagné dans son cheminement vers l’écriture, et qui l’habitent encore chacun à leur manière.

L’enjeu est tout entier dans cet acte d’appropriation, auquel la dématérialisation ne saurait faire obstacle. «Le monde des objets s’est clos.» C’est un fait. Internet est le nouvel outil par lequel nos sociétés appréhendent le monde. François Bon s’est saisi des livres pour les y transposer, que ce soit par les plateformes Tierslivre.net ou Publie.net. Reste à réinventer la possibilité d’une relation organique aux objets numériques.

http://www.liberation.fr/livres/2012/08/29/francois-bon-l...


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