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L'effet Dicker

Publié le 01 novembre 2012 par Jlk

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Dialogue schizo

Moi l'autre: - Et toi, ce battage ou prétendu battage, ce "buzz" autour de Joël Dicker et son roman, ça t'énerve aussi ?

Moi l'un: - Quel buzz ? Quel battage ? Ce qui m'énerve surtout c'est la façon pour certains de prendre, de plus en plus, les effets pour des causes. Comme il en allait de Jonathan Littell en 2006, je constate d'abord que ceux qui sont les plus sceptiques, voire les plus critiques, n'ont pas ouvert le bouquin. Aussi, le succès déjà fracassant du livre, auprès du public, est forcément suspect aux yeux des "purs" ou des jaloux.

Moi l'autre: - D'aucuns reprochent au roman de n'être pas assez littéraire pour faire un bon Goncourt.

Moi l'un: - C'est vrai qu'il est moins littéraire que les romans de Jérôme Ferrari et de Patrick Deville, d'ailleurs excellents tous les deux. Mais cet argument me semble hypocrite. Autant que celui de cette dame, dans le courrier des lecteurs de 24 Heures d'hier, qui salue la qualité du polar en déplorant qu'il soit plus qu'un polar. Mais comme elle dit, dans la foulée, qu'on en arrive bientôt à sauter une page sur deux pour savoir le mot de la fin, on voit le malentendu total. De fait si tu sautes une page dans ce livre, tu en perds la vraie substace et, finalement, le dénouement n'est pas du tout ce qu'on croit. Cette dame ne voit absolument pas, par ailleurs, le questionnement que Dicker pose incidemment sur le contenu même du présuméchef-d'oeuvre de Harry Quebert. Et si c'était un succès sans rapport avec sa valeur réelle ? Et si c'était du sous-Ajar ou du sous-Schmitt. Et si l'imposture allait jusque-là ?

Moi l'autre: - Un plumitif a évoqué Marc Levy et Guillaume Musso à propos de Joël Dicker...

Moi l'un: - C'est n'importe quoi. Mais là encore on mélange tout. Parce qu'un livre cartonne il ne peut être littéraire et c'est donc forcément de la daube...

Moi l'autre: - C'est souvent vrai...

Moi l'un: - Bien entendu! Mais aurait-on l'idée de mettre Simenon sur le même rang que Barbara Cartland ? En fait ce qui gêne c'est que Dicker écrive un roman passionnant qui intéresse les gens et qui dise en plus quelque chose. On a fait le même procès, à l'époque, aux romans de Martin Suter, qui apportait lui aussi un regard incisif sur la société actuelle avec une dynamique narrative stupéfiante propre à consterner nos autrices et auteurs-autruches. Et voilà que que Dicker se risque à nous faire un peu réfléchir et donne dans la critique du système éditorial ou médiatique américain, entre autres ! Joël Dicker a des idées, tu te rends compte ! C'est comme si on disait que Crime et châtiment ne tient pas la route en tant que polar...

Moi l'autre: - Tu ne vas pas jusqu'à comparer Joël Dicker à Dostoïevski !

Moi l'un: - Bien sûr que non, même sil y a quelque chose de dostoïevskien dans la problématique de la culpabilité inscrite dans le roman, par rapport au crime, mais aussi par rapport à la duplicité de l'écrivain. Mais non! Dicker n'est ni Céline ni Dostoïevski. Mais il s'affirme déjà comme un grand "pro" de la narration en dépit de son très jeunes âge. Dicker n'a ni la fluidité musicale de Jean Echenoz ni la proustité somptueuse des phrases de Jérôme Ferrari, ni l'écriture étincelante d'un Patrick Deville, c'est entendu. Mais Dicker est un formidable storyteller et il dit des choses. Or c'est précisément ce qui nous accroche dans le roman, à part la story, comme on dit. Dans le polar, on a quand même à peu près tout vu et ce n'est pas par là que Joël Dicker apporte du neuf et du vif. Stylistiquement, sa phrase n'a pas non plu la ciselure ni l'éclat de la prose d'un Cormac McCarthy, dans le genre parapolar existentiel, poétique ou philosophique, ni le souffle faulknérien d'un James Lee Burke, pour en rester au rayon américain...

Moi l'autre: - Au rayon français, tu le situerais où ?

Moi l'un: - Je le situerais parmi les narrateurs à la Volkoff ou à la Marc Dugain, qui ont également touché aux genres du thriller ou de l'essai-roman, avec la même clarté et la même énergie. Mais les personnages de Joël Dicker ont plus de résonance intérieure que ceux de Volkoff, surtout les femmes.

Moi l'autre: - Vladimir nous a pourtant dit, une fois, qu'un vrai romancier se reconnaissait à la qualité de ses personnages féminins...

Moi l'un: - Hélas, il ne parlait pas pour lui, quoique puissant romancier... Blague à part, la frise des personnages de Dicker, et la qualité d'évocation de tous les lieux qu'il leur fait traverser, sont impressionnantes. Et puis le montage narratif du roman est assez vertigineux dans le genre des architectures àla Escher...

Moi l'autre: - Content que ce soit un Romand ?

Moi l'un: - On s'en bat l'oeil, non mais vraiment. D'ailleurs Joël Dicker est aussi atypique à cet égard qu'un Quentin Mouron, avec une puissance de feu évidemment bien supérieure. En revanche cela me plaît assez que le livre soit défendu par Bernard de Fallois, vieux proustien qui sait mieux que personne ce qui est littéraire ou pas, en complicité avec L'Age d'Homme qui reste historiquement la plus grande maison littéraire de Suisse romande. On est juste triste que Dimitri ne soit plus là pour se réjouir de ce qui arrive au jeune homme dont il a été le premier à reconnaître le grand talent...


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