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Le Goncourt en Suisse profonde ?

Publié le 03 novembre 2012 par Jlk

Soutter9.JPGDialogue schizo

La dernière rumeur. Un D chasserait l'autre. Le génie helvétique à Morges. Louis Soutter et les Forel. Yersin notre prof de gym. La sale gueule d'Alexandre Yersin, pareille à celle de Stanley...

Moi l'autre: - Donc la dernière rumeur dirait que le Goncourt serait bel et bien attribué lundi à un auteur dont le nom commence par la lettre D, mais qui ne serait pas Suisse.

Moi l'un: - C'est en effet ce qu'elle nous balance par SMS. Non pas Dicker par conséquent, mais Deville. Peste et choléra, de Patrick Deville.

Moi l'autre: - Et ça te navre, après que nous avons (virtuellement) attribué notre Goncourt 2012 au très savoureux et sapiençal Bonheur des Belges, de l'ami Patrick Roegiers, avant de nous rallier au panache de Joël Dicker ?

Moi l'un: - Non, et pour autant que la rumeur s'avère, je trouverais ce choix équitable et juste, qui consacrerait une oeuvre déjà considérable et un livre dont le protagoniste est bonnement extraordinaire, et l'écriture incisive et d'une parfaite musicalité, nette et vive, parfaitement apropriée à son objet. À part quoi ça me ferait un vieux plaisir de revenir dans le Morges mômier des "aristocrates de la foi" et des grands originaux en rupture de banc d'église que furent le génial Louis Soutter, les Forel et les Yersin.

Moi l'autre: - Mais on ne lâche pas Joël Dicker...

Moi l'un: - Absolument pas ! D'ailleurs rien n'est sûr sûr. Et puis on emmerde résolument celles et ceux qui prétendent que La vérité sur l'Affaire Quebert serait moins de la littérature que Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, cousu de longues phrases somptueuses et sondant les temps humains avec beaucoup d'originalité, ou que Peste et choléra. La littérature est un très vaste pays, même s'il ne faut pas tout mélanger. Jamais on ne mettra Michael Connelly ou Jo Nesbo sur le même plan que Faulkner ou que Fitzgerald, mais le mépris des cuistres ou des coincés pour ce qu'on dit la sous-littérature est parfois à réviser, comme avec Patricia Highsmith ou Simenon. Quant à Joël Dicker, il pourrait encore nous étonner...

Moi l'autre: - David Caviglioli a parlé de lui comme d'une espèce de sous-Roth sur canevas de téléfilm...

Moi l'un: - Je trouve ça plutôt méchant et surtout superficiel. C'est vrai qu'on pense à Philip Roth, mais aussi à John Irving ou à Salinger, même à Bret Easton Ellis en lisant Dicker, mais ça n'a rien de l'imitation mimétique ni même de la référence littéraire. Je l'ai plutôt pris comme un élément du "décor" américain. Philip Roth est un peintre de moeurs-styliste dès Portnoy et même avant, et toute son oeuvre est nourrie par sa mère juive et son père barde à Newark, si j'ose dire, sans parler des enchevêtrailles de la relation homme-femme. Et puis il y a la magnifique Trilogie américaine, et le bouleversant Patrimoine, etc. L'oeuvre de Roth est un grand labyrinthe et en constante évolution. Quant à l'oeuvre de Dicker, peut-on dire autrechose qu'elle en est à son tout début, déjà saisissant ? Et le mec n'a pas l'air de se prendre pour plus qu'il n'est. Et je crois qu'il a les épaules assez solides pour ne pas être foutu en l'air par un grand prix. Mais bon: on s'en fout. Sauf qu'un Goncourt à L'Age d'Homme et De Fallois aurait été sympa. Or les rentrées semblent assurées pour ces braves gens, alors...

Moi l'autre. - Et le roman de Linda Lê, la dame du dernier carré ?

Moi l'un: - Hélas pas lu, et notre escadron ne parle que de livres qu'il a lus: c'est marqué sur son Ordre de Marche. Donc je me répète: on emmerde les jaloux cauteleux que réjouirait évidemment l'éviction de Dicker, qui a déjà le public, le Grand prix du roman de l'Académie française et la vie devant lui. Mais attendons plutôt lundi...

Moi l'autre: - À part ça, tu ne trouves pas que l'appellation de "roman" pour le livre de Deville est un peu limite ?

Moi l'un: - Non, je ne trouve pas. Ce n'est pas une bio d'Alexandre Yersin. C'est une espèce de montage narratif à la fois très précis, hyper documenté, et très libre, moins fluide et vague que de l'Echenoz mais aussi juste et exact, avec sa poésie. Et puis il sent Morges, ce qui n'est pas évident pour un auteur français. Il sent la Suisse chez Yersin, et c'est quelque chose de profond cette Suisse- là. La mère du savant est un géant à elle seule. Je retrouve à fond ma grand-mère dans cette Fanny, qui citait l'Ancien Testament plus souvent qu'à son tour. Et ce protestantisme-là va bien plus loin qu'on ne croit. Il est explorateur et change de vie plusieurs fois en une existence.

Moi l'autre: - Deville montre bien aussi le côté savant fou de Yersin.

Moi l'un: - Son Yersin me rappelle un prof de gym du même nom d'Yersin. Fort en dessin et passionné de botanique et d'entomologie, comme le père d'Alexandre, souple comme une liane et violoniste, féru d'astrophysique et de voyages partout, célibataire présumé et fana de motos. Je ne sais s'il avait de la parenté avec le personnage de Deville mais c'est plus que probable, comme tous les Forel savants toqués et bolchévisants sont parents de ce Morges mythique dont on ne peut que foutre le camp évidemment comme le pauvre Louis Soutter ou comme Alexandre Yersin.

Moi l'autre: - Il y a aussi de l'horloger chez Deville...

Moi l'un: - Ouais, Joël Dicker est plus ingénieur en mouvement, porté à l'épique à rapides enjambées de phrases, tandis que Patrick Deville travaille dans la dentelle barbelée, si j'ose dire. Sa phrase a de la schlague et de la grâce et du chien. Et puis j'apprécie beaucoup ses mises en rapport. À un moment donné, il rapproche le caractère teigneux de Stanley et de Yersin. Cartographier le Congo aurait d'ailleurs été dans les cordes du Morgien. Comme on imagine Stanley grimpant au sommet du Grand Cornier pour voir plus loin.

Moi l'autre: - Tu fais allusion à Congo, là , le phénoménal essai-récit de David Van Raybouck.

Moi l'un: - Oui, là encore on a une sorte de "roman" dicté par la vie. Et qu'on ne fasse pas la moue devant l'"universel reportage" puisque c'est intéressant...

Moi l'autre: - C'est ça. C'est ce que disait Michel Butor à Bernard Pivot qui lui demandait le pourquoi de son intérêt pour Balzac: parce que c'est intéressant.

Moi l'un: - On me dira que ce n'est pas un critère de jugement littéraire bien raffiné, mais je nen ai rien à scier: La vérité sur l'Affaire Quebert est un livre intéressant. Pour d'autres raisons, Peste et choléra est également un livre hyper intéressant. Pareil pour l'Autobiographie des objets de François Bon qui nous fait grappiller plein d'objets-souvenirs dans le grenier de nos mémoires vives à partir des mots magiques. Pareil pour le dernier roman de Pierre Assouline dont le personnage nous ramène à Simenon.

Moi l'autre: - Simenon qu'a j'amais eu le Goncourt !

Moi l'un: - Je ne te le fais pas dire...

Image: Souplesse, peinture au doigt de Louis Soutter.


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