Magazine Journal intime

Feuilleton : Ordre et discipline, 2

Publié le 06 avril 2008 par Ali Devine

(Si ce n'est déjà fait, lisez le début de cette histoire ici)
Quelques jours plus tard, Josué avait fait le nécessaire pour que son sursis soit révoqué. On prononça contre lui une "mesure conservatoire", ce qui signifie qu'il n'avait plus le droit de mettre les pieds au collège jusqu'à son nouveau conseil de discipline. Je ne sais pas exactement ce qu'il a fait pour en arriver là : j'imagine que c'est l'assortiment habituel d'injures et de violences, sur un fond d'absentéisme perlé et de paresse absolue.
Sans doute scandalisé qu'on puisse se montrer si rigoureux envers lui après avoir été si indulgent, Josué se présenta un beau matin à la grille du collège et il força l'entrée. Puis il se dirigea vers le bâtiment où il aurait dû avoir cours. Il voulait voir Mme Lunar, l'enseignante qu'il rendait responsable de ses malheurs. L'alerte fut immédiatement donnée par la concierge mais il eut le temps de s'introduire dans la salle de classe et commença à molester son ex-prof. Quelques collègues se précipitèrent sur les lieux, suivis par le principal en personne flanqué d'un surveillant. Mais Josué ne s'en laissait pas compter. Je ne l'ai jamais vu mais je pense que, comme beaucoup de nos élèves de troisième dont la scolarité a pris quelques années de retard, c'est un solide gaillard. Je mesure un mètre quatre-vingt sept et certains me rendent une tête. Les quatre ou cinq adultes accourus là parvinrent à grand peine à l'extraire de la classe, sans pouvoir l'empêcher de donner un coup de pied dans le ventre de Mme Lunar ni de détruire un écran plasma. Puis, une fois dans le couloir, il réussit à se libérer et fit mine d'enlever son ceinturon pour s'en servir comme d'un fouet. On le maîtrisa de nouveau péniblement. La police arriva et, constatant sa rébellion, l'embarqua menottes aux poignets.
Le même jour, et sans lien apparent avec l'exploit de Josué, plusieurs incidents éclataient dans le collège. Des bagarres entre cités trouvaient leur prolongement dans les classes ; au stade, un élève était agressé par deux lascars armés de bâtons ; un crétin mettait le feu à une affiche du hall, pour rire. J'ai traversé ces évènements en somnambule : c'était le jour de mon inspection et le monde extérieur n'existait pratiquement pas. Je ne comprenais pas pourquoi le principal, qui était mon voisin à table, paraissait absent et tendu pendant que l'inspecteur pérorait.
Le soir, des professeurs un peu surpris qu'aucune suite ne soit donnée à tout cela allèrent rencontrer M. Navarre, notre principal, dans son bureau. Il justifia son attitude à l'égard de Josué : il avait voulu être gentil en lui laissant une dernière chance ; mais désormais, il aurait la main lourde, l'affreux était en garde à vue, et une plainte au pénal allait évidemment être déposée. Il déconseillait à quiconque de se lancer dans une action d'éclat qui ne ferait qu'alarmer les parents en donnant de notre collège l'image d'un coupe-gorge, mais nous laissait libres, le cas échéant, d'organiser dans la discrétion une manifestation de solidarité envers notre collègue agressée. Celle-ci avait reçu dix jours d'ITT à l'hôpital (où elle s'était rendue sur les conseils des flics, les documents délivrés par les médecins de famille étant de plus en plus souvent soupçonnés par notre hiérarchie d'être des certificats de complaisance). Il était possible et même probable qu'un tel diagnostic se solde, au moment du procès, par une condamnation du voyou à de la prison ferme. A seize ans. Étrange effet de l'indulgence.


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