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Houellebecq bluesy

Publié le 27 avril 2013 par Jlk
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À propos de Configuration du dernier rivage et de The Soul of a man de Wim Wenders

J'étais en train d'écouter un des blues de Skip James réunis dans l'anthologie filmée de Wim Wenders, sous le titre The Soul of a Man, lorsque je suis tombé sur ce quatrain de Michel Houellebecq, premier de L'étendue grise, première partie de Configuration du dernier rivage:
"Par la mort du plus pur
Toute joie est invalidée
La poitrine est comme évidée
Et l'oeil en tout connaît l'obscur".
Et j'ai alors pensé à la mort du petit Iliouchetchka, à la toute fin des Frères Karamazov, avant de lire encore ce distique:
"Il faut quelques secondes
Pour effacer un monde".
Je me suis rappelé les mots suppliants d'Iliouchetchka à son père: "Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette dessus un croûton de pain que les petits moineaux, ils viennent, moi, je les entendrai voleter, et ça me fera une joie de ne pas être seul, en dessous".
Il me semble que Michel Houellebecq devrait être ému par cette supplique du petit Iliouchetchka. Le ton de ses poèmes est massivement désenchanté et pourtant hyper-affectif, avec quelques rais de lumière dans les mots. On lit sous le ciel bas: "Le chemin se résume à une étendue grise / Sans saveur et sans joie, calmement démolie", et c'est une litanie bluesy qui va se prolonger dans la grisaille schopenhauerienne, puis il y a cette parenthèse "(L'espace entre les peaux / Quand il peut se réduire / Ouvre un monde aussi beau / Qu'un grand éclat de rire")...
Tout écrivain véritable se reconnaît à un noyau, et celui de Michel Houellebecq se perçoit, émouvant et perdu, on pourrait dire: éperdu, dans ces poèmes épars, étrangement tâtonnants, semblant s'essayer des formes pour dire plus justement le sentiment perçu, ou par jeu curieux, maladroits, joyeusement désabusés mais pas tout à fait...
"Où retrouver le jeu naïf ?
Où et comment ? Que faut-il vivre ?
Et à quoi bon écrire des livres
Dans le désert inattentif ?".
Est-ce ce qu'on appelle de la poésie ?
Comme il en va du blues, qui débite souvent les paroles les plus insignifiantes en apparence, j'essaie d'entendre l'émotion, si l'on peut dire, dans le fatras des mots plus ou moins versifiés à pieds régules - ou plutôt derrière les mots. Bien entendu, l'alexandrin arrange les bidons, en Face B par exemple:
"Et puis soudainement tout perd de son attrait
Le monde est toujours là, rempli d'objets variables
D'un intérêt moyen, fugitifs et instables,
Une lumière terne descend du ciel abstrait".
Pendant que Skip James module, avant que Lucinda Williams ne le relaie, je regarde ce livre d'alluvions sporadiques, rivage pollué de nos mondes où les poupées décapitées et les préservatifs voisinent:
"Tu te cherches un sex friend
Vieille cougar fatiguée
You're approaching the end,
Vieil oiseau mazouté".
Il y a parfois des relents de Verlaine là-dedans, avec une grâce noctambule qui rappelle aussi Gainsbourg:
"La nuit n'est pas finie
Et la nuit est en feu
Où est le paradis
Où sont passés les dieux ?".
De tout ça le noyau est d'amour avec une espèce de trou noir lumineux au milieu, chargé de l'antimatière amoureuse, titre HMT, et ce blues finissant par "La vie n'a pas duré longtemps / La fin de journée est si belle".
Skip James02.jpgDans The soul of a Man de Wim Wenders, à un moment donné, c'est la rousse Bonnie Raitts qui prend le relais de Skip James en très douces nuances et je lis dans Configuration du dernier rivage ce mots dont la lumière m'est connue:
"Voilà, ce sera toi
Ma présence effective
Je serai dans la joie
De ta peau non fictive
Si douce à la caresse
Si légère et si fine
Entité non divine
Animal de tendresse"...
Et ceci de vraiment pas mal enfin:
"Je sens ta peau contre la mienne,
Je m'en souviens je m'en souviens
Et je voudrais que tout revienne,
Ce serait bien".
Michel Houellebecq. Configuration du dernier rivage. Flammarion, 96p.
Wim Wenders, The Soul of au Man, DVD Wild Side.


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