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Jean-Jacques Rousseau : L’herbier Delessert, entre Paris et Enghien

Publié le 15 août 2013 par Memoiredeurope @echternach

Le récit que Charles Joseph de Ligne fait de ses deux rencontres avec Jean-Jacques Rousseau est plaisant et son admiration est sans limite. Il voue une sorte de culte au philosophe et tente de lui donner des conseils.
On apprend à y connaître une gloire qui se cache, un esprit qui se sait traqué et un botaniste fervent qui a cueilli une partie des plantes de son herbier sur les collines de Montmorency et au bord du lac d'Enghien.

Des yeux, comme deux astres« Mr Rousseau, plus vous vous cachez, et plus vous êtes en évidence ; plus vous êtes sauvage, et plus vous devenez un homme public. »  Mais le philosophe est méfiant. Ce Prince ne lui inspire pas confiance. Il craint de tous, et de l’Europe entière. Ses écrits sont en permanence l’objet de poursuites et il s’attend à être emprisonné ou en  tout cas à devoir fuir : retourner en Suisse, s’exiler en Angleterre, ou à tout le moins à franchir les limites de l’octroi de Paris, ce qui malgré ses amitiés avec de nobles familles, ne le mettrait pas vraiment à l’abri de la Loi.« Ses yeux étoient comme deux astres. Son génie rayonnoit dans ses regards ; et m’électrisoit.  Je me rappelle que je finis par lui dire, les larmes aux yeux, deux ou trois fois : Soyez heureux ; Monsieur, soyez heureux malgré vous. Si vous ne voulez pas habiter le temple que je vous ferai bâtir dans cette souveraineté que j’ai en Empire, où je n’ai ni parlement, ni clergé, mais les meilleurs moutons du monde, restez en France. Si, comme je l’espère, on vous y laisse en repos, vendez vos ouvrages, achetez une jolie petite maison de campagne près de Paris ; entrouvrez votre porte à quelques-uns de vos admirateurs et bientôt, on ne parlera plus de vous. »On sait que ses ouvrages philosophiques lui valurent des admirateurs et un transfert au Panthéon au milieu des plus grandes gloires « nationales », lui l’Européen. Mais on lui connaît tout autant d'ennemis mortels, où Voltaire, son face à face au Panthéon, figure en bonne place, 

Jean-Jacques tenait les ouvrages de botanique et les herbiers pour des productions dont il pourrait tirer quelque argent, mais il était intimement persuadé qu'ils dépassaient de très loin le seul avantage utilitaire. Jean-Jacques Rousseau : L’herbier Delessert, entre Paris et EnghienPassion botaniqueCette passion pour les végétaux, que l’on connaît moins que ses œuvres majeures, représente finalement une activité non négligeable dont il tira au moins des reconnaissances amicales, dont celle de la famille Delessert et tout particulièrement de la jeune Madelon à qui il fit cadeau en 1774 de ce « petit échantillon d’herbier, commencé depuis longtemps, maintenant achevé à la hâte » et de huit lettres élémentaires sur la botanique.Le Prince mentionne plaisamment que lors de sa première visite rue Plâtrière à Paris, Rousseau le reçoit dans des conditions misérables et que sa compagne vient régulièrement le déranger pour lui parler de tâches domestiques. Mais le dialogue n’évite pas le monde des plantes : « Monsieur, pardonnez. Je cherchois Mr Rousseau de Toulouse. - Je ne suis, me dit-il que Rousseau de Genève. – Ah oui, lui dis-je, ce grand herboriseur ! Je le vois bien. Ah mon dieu ! que d’herbes et de gros livres ! Ils valent mieux que tous ceux qu’on écrit. – Rousseau sourit presque, et me fit voir peut-être sa pervenche, que je n’ai pas l’honneur de connoître, et tout ce qu’il y avoit entre tous les feuillets de ses in-folios. »L’herbier Delessert est composé de cent soixante-sept doubles feuillets répartis en deux lots « tenus par des rubans de coton rose entre des couvertures cartonnées ornées au pochoir de motifs végétaux » comme le précise le musée Jean-Jacques Rousseau de Montmorency qui le conserve aujourd’hui. Rousseau dit de lui-même à la troisième personne : « Dans de grandes et fréquentes herborisations il a fait une immense collection de plantes ; il les a desséchées avec des soins infinis ; il les a collées avec une grande propreté sur des papiers qu’il ornait de cadres rouges. Il s’est appliqué à conserver la figure et la couleur des fleurs et des feuilles, au point de faire de ces herbiers ainsi préparés des recueils de miniatures. » Elles sont aujourd’hui contenues dans un coffret en acajou à décor de cuivre que la famille Delessert a commandé pour les conserver précieusement.On y trouve des plantes de montagne, comme des gentianes, mais tout autant des plantes de plaines, de prairies, de bords d’eau comme de bords de chemin, des fleurs de printemps, comme des plantes de plein été. Dans Paris, il semble qu’il ait herborisé au Jardin du Roi (Le Jardin des Plantes actuel), à Saint-Cloud, à Vincennes et…autour du lac d’Enghien le 17 juillet 1771.  Jean-Jacques Rousseau : L’herbier Delessert, entre Paris et EnghienEn l'honneur du Suprême OuvrierIl n’y a là aucune rareté, sinon une série de grandes émotions surgies du XVIIIe siècle ! Surtout quand on regarde le portrait au pastel de Jean-Jacques dessiné par Maurice-Quentin de la Tour, conservé également par la famille Delessert et qui figure aujourd’hui dans les collections du musée de Montmorency. 
On peut dire que c’est certainement l’image de Rousseau la plus célèbre dans le monde entier. Un homme, son génie intellectuel, ses passions quotidiennes, son amour de la nature et des rêveries solitaires et le temps, minutieux, à faire collection de son environnement. « […] je contemplerai, je cueillerai, j’arracherai, je diviserai, j’anatomiserai peut-être, mais je n’irai point d’une main stupide et brutale pilant et déchirant [les] fragiles beautés que j’admire. Je veux que mes yeux en jouissent, qu’ils les observent, qu’ils les épuisent, qu’ils s’en rassasient s’il est possible : ces figures, ces couleurs, n’ont pas été mises là pour rien », écrit-il dans « Fragments de botanique ». Jean-Jacques Rousseau : L’herbier Delessert, entre Paris et Enghien
Il existe un Suprême Ouvrier, quelque part, qui a créé cette beauté délicate et colorée qu’il faut admirer, protéger et conserver pour mieux l’étudier et en connaître les variétés, à la suite du grand Linné. Ainsi, Rousseau, au milieu de sa course folle, de sa paranoïa et d’une vie où les plus jolies demeures succèdent à des abris de fortune, prend-t-il le soin de chercher les endroits où la création est venue enchanter le monde

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