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Portrait d'éditeur en mufle mariole

Publié le 30 août 2013 par Jlk

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À propos de La Combustion humaine, de Quentin Mouron

Moins de deux ans après l'apparition de Quentin Mouron sur la scène littéraire romande, le jeune écrivain de 24 ans, double national suisse et canadien, s'est imposé, avec ses deux premiers romans (Au point d'effusion des égouts et Notre-Dame-de-la-Merci), au premier rang des auteurs de la relève.

Or le voici revenir en force avec un troisième livre tenant plus de la longue nouvelle que du roman, ou plutôt du pamphlet débridé, qui lui vaudra probablement quelques avanies. D'ores et déjà, un refus de subvention du service culturel du Canton de Vaud a pénalisé l'ouvrage, chose plutôt rare. Cela signifie-t-il, comme l'auteur le prétend à un moment donné, que toute critique soit punie dans ce pays ? S'agissant du soutien de l'ouvrage, la Ville de Lausanne à prouvé le contraire. Affaire à suivre...

Au demeurant, disons que La combustion humaine peut bel et bien apparaître, aux yeux d'aimables fonctionnaires de la culture, comme le fait d'un auteur crachant dans la soupe, pour ne pas dire qu'il vomit dans le potage. Il y est question, en effet, d'une éditeur genevois promenant, de nos jours, le regard le plus féroce sur le milieu littéraire et médiatique romand, pour juger plus largement d'un peu tout à l'emporte-pièce: de la profusion des livres nuls à la médiocrité des médias, des "tarés" qui se retrouvent sur Facebook ou de l'abrutissement généralisé de notre pauvre société oscillant entre gastromanie et dépression suicidaire.

Rescapé d'un lourd passé de sempiternel humilié, le sieur Vaillant-Morel, célibataire dans la cinquantaine, s'est "littéralement tiré du néant" pour se lancer dans l'édition une quinzaine d'années plus tôt. Avec 200 livres à son catalogue, il fait figure de passeur exigeant et s'est acquis l'estime du "milieu". Cela pour la façade.

Car le vrai Morel est un cynique qui ne croit plus à rien. Se réclamant de Proust et des "classiques", mais taxant déjà un Céline d'"écoeurant faiseur de phrases", il prétend savoir quand "il y a littérature" et ne la trouve à vrai dire plus nulle part, sauf chez un poète serbe du nom de Paul Fajnova, dont il a publié tous les livres. Pour le reste, néant: "Après quelques années dans l'édition, il avait acquis la certitude que les auteurs étaient des cons et les lecteurs aussi".

Comment expliquer alors que le personnage s'enferre dans ce dépotoir ? Parce que le besoin d'être reconnu par "le milieu" lui tient lieu de raison d'être, tout en méprisant celui-là. Le mépris est d'ailleurs la clef du personnage, qui aigrit son indéniable lucidité.

Celle-ci paraît d'abord rigoureuse, contre tous les simulacres littéraires ou culturels, modes ou toquades. Mais le besoin d'être adulé incite Morel à la servilité quand il en va de son intérêt. Il est prêt, ainsi, à flatter un "minable" si celui-ci, mécène ou journaliste, peut lui être utile: "Morel était un monstre de vanité que les éloges de ses confrères suffisaient à dompter".

Jouant apparemment le jeu social, il se pointe tantôt à tel raout littéraire en l'honneur de Rousseau et tantôt à telle mondanité genevoise célébrant Joël Dicker. À tout coup, le ronchon ricane, et plus encore en observant les usagers de Facebook ou les clients de la Migros, dont aucun ne se doute évidemment qu'il est le fameux éditeur Morel. Ainsi se fait-il même houspiller par une quadra blonde qu'il a dépassée à la caisse. Alors de remarquer: "Qu'importe que je sois respecté par d'honnêtes vieillards et de gras fonctionnaires, si je ne suis pas capable de passer devant une connasse à la caisse rapide de la Migros du coin ?" On voit le niveau. Et l'on comprend que ce mufle caractérisé incarne, malgré sa prétention "proustienne", un homme-creux de notre époque ne vivant qu'en surface, attentif aux seuls fonctions et pouvoirs sociaux.

"Moulé" aux nouvelles pratiques, Morel travaille par Internet et se laisse fasciner par Facebook dont il ne voit, à vrai dire, que les aspects grotesques ou dérisoires. Curieusement cependant, la communication virtuelle lui convient mieux que le seul spectacle de la rue, lequel reflète sa triste morosité: "Pour lui, c'était plutôt un genre de morgue où les cadavres n'auraient pas eu le bon goût de se tenir tranquilles, ou une façon d'abattoir où le bourreau retarde"...

Dénué de toute empathie, le personnage s'efforce de justifier son goût pour la poésie de Paul Fajnova en invoquant ses "reflets d'absolu" et sa façon de "toucher le mystère". Et de s'enfoncer dans une explication filandreuse sur les mots du poète: "Chacun d'entre eux comptaient (sic) séparément puis en tant que la phrase qu'ils formaient; puis cette phrase, qui pouvait se lire isolément, donnait à l'ensemble du sens et en recevait de lui".

Or un tel sanglier est-il crédible dans son appréciation de la société en général et de la littérature en particulier? C'est la question qui se pose finalement à la lecture de La Combustion humaine, dont le discours, très enlevé et plein d'énergie rhétorique, pèche par trop de généralités simplificatrices. Pamphlet de jeune auteur ne connaissant le milieu dont il parle, et ses acteurs, qu'en surface, ce livre n'a pas la riche vibration impressionniste d'Au point d'effusion des égouts, ni rien de la tendresse imprégnant Notre-Dame-de-la-Merci.

Si les observations de Quentin Mouron restent souvent pertinentes (notamment sur Facebook, dont il ne dit pourtant rien des rencontres enrichissantes qu'on ne cesse d'y faire), son portrait de Morel relève de la caricature plus que de la figure romanesque. En quarante ans d'expérience, je crois avoir rencontré la plupart des éditeurs romands et plus encore d'auteurs, mais de personnage aussi lugubrement plat que Morel: jamais. À vrai dire, il y a bel et bien "combustion" chez la plupart des serviteurs passionnés du livre, en Suisse romande et partout ailleurs, alors que Morel ne pense qu'à se servir froidement de l'édition pour se donner l'impression d'exister. À cet égard, le petit jeu consistant à identifier un "modèle" de Morel parmi nos éditeurs vivants serait tout à fait vain.

Quant au milieu littéraire romand, pas pire ni meilleur que son homologue québecois, wallon ou parisien, il se trouve réduit ici à une espèce d'abstraction ectoplasmique et soumis à un dénigrement risquant de conforter les poncifs du "tous des nuls" frappant notre littérature et notre cinéma. Dans la foulée, Morel s'en prend, assez ignoblement, à l'un des prix littéraires les plus estimables de notre pays (le Prix Bibliomedia, décerné par les bibliothécaires et voué à la promotion des livres dans les établissements romands) pour le rabaisser au niveau d'un vil "racket".

Quentin Mouron, fort heureusement, vaut mieux que son méchant personnage. Au premier regard, La combustion humaine épate d'ailleurs par sa crâne vigueur et son insolence, si rare chez nos jeunes auteurs. Cependant, une lecture plus fine fait apparaître les failles de ce récit-pamphlet quant à la réflexion (de terribles sentences pseudo-philosophiques: "Les hommes heureux ne le sont que par manque de loisir", ou pire: "Les gens heureux sont des gens superficiels"...), autant que par incohérence organique (un véritable amateur de Proust ne peut être aussi vide) et par négligence de style.

Passons: si Morel méprise globalement les lecteurs, l'on ose croire que Quentin Mouron se gardera de le suivre dans cette ornière alors que de, toute façon, le dernier mot sur La combustion humaine leur appartiendra...

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Quentin Mouron. La combustion humaine. Olivier Morattel éditeur, 113p.  


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