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Halloween : Conte créole sur la Diablesse !

Publié le 31 octobre 2013 par Clodia

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   Jo-Marion était assis seul sous la Payotte, une cigarette à la main en train d’attendre ses camarades, un samedi soir, au fond des bois de Poirier.

La section Poirier, située à Petit-Bourg avec d’autres petites sections aux alentours était réputée jadis pour des apparitions surnaturelles et quelquefois très déroutantes. Jo-Marion se rappelait encore les faits divers que sa mère lui racontait et qui se déroulaient particulièrement dans ce bois à l’entrée duquel il attendait patiemment ses amis de quartier.

Fréquemment, ils venaient se rassembler chaque fin de week-end pour, si l’on peut dire, faire tourner leur business ou éventuellement échanger entre amis.

En pleine période carnavalesque où les diables et toutes sortes d’esprits errants prenaient forme, il ne viendrait pas à l’esprit de Jo-Marion, ne serait-ce un instant, que quelque chose pouvait lui arriver.

Mais, grand guerrier dans son for intérieur, si l’une de ces mystérieuses créatures osait lui causer le moindre tort, il n’avait pas peur de l’affronter. Mais c’était bien… une probabilité…Et il pensait qu’une telle chose serait impossible…

Evidement, il avait l’habitude de rester là, seul, pendant des heures avant l’arrivée de ses camarades, et n’avait jamais eu d’expérience surnaturelle bien que, selon les dires, ce bois était particulièrement habité par des esprits très malfaisants.

Après quelques bouffées de cigarette, il jeta son mégot et en reprit une nouvelle, impatient, dévisageant sa montre.

Sé misyé la ké fè mwen raté swaré an mwen, tchip, tou sa tan an kay attan’n la ? Pô ! mwen té dwèt ay fè on tou plito si Moudong hein ! An senten yo a-y an bal maské sé vié chien la ! (Ils vont me faire rater ma soirée, merde, combien de temps vais-je attendre ? Mince ! J’aurais dû aller à Moudong plutôt que de les attendre ! Je suis sûr qu’ils sont partis au bal masqué, ces chiens !)

Jo-Marion avait rendez-vous pour finaliser sa transaction, mais il commençait réellement à s’impatienter. Néanmoins, il avait fondé de gros espoirs budgétaires sur ce petit trafic et s’obligeait à attendre quelques instants encore, avant de quitter les lieux, pour se rendre à son deuxième rendez-vous, où il était sûr, au moins, que la transaction allait se concrétiser.

C’était un jeune homme propre, mais c’était un mauvais garçon qui aimait jouer avec le feu en trafiquant des armes, et de la drogue. D’ailleurs, comment pouvait-il être différent ? Dans ce quartier, il n’avait que de mauvaises fréquentations et avec le temps, il est devenu aussi brillant que ses copains […]

Il était vingt-deux heures lorsqu’il entendit derrière lui des bruits de galops. Il chercha, regarda autour de lui mais ne vit rien d’anormal. L’esprit ailleurs, il se moquait de ce qui pouvait se tramer dans ce bois. Un peu sous l’effet de la drogue et de l’alcool, car il avait entre temps fumé et bu quelques bières, il se demandait si ses potes ne seraient pas en train de lui jouer un mauvais tour.

Ki koté zôt yé, longtan an ka attan’n zôt frèw ! (Où êtes-vous, ça fait longtemps que je vous attends, les frangins).

Personne ne répondit. Il constata alors qu’il était tout seul et sa voix résonnait presque comme un écho dans ce bois sombre. Seule la lumière des clindindin  illuminait le bois, mais ces insectes lumineux s’éteignaient bizarrement aussitôt que l’on posait les yeux sur eux. La température avait baissé, et le bruit avait cessé.

Il regarda sa montre et compris qu’ils lui avaient posé un lapin, «ces crétins !» pensa-t-il.

Zot pani lajan, zot vlé fè transak ! (ils n’ont pas d’argent, ils veulent négocier !) dit-il, déduisant la raison de leur absence.

Il ralluma son joint qui était roulé depuis quelques minutes, las des cigarettes qui lui donnait la migraine. Il décida enfin à quitter ce bois sombre qui était devenu étrangement mystérieux à ses yeux. Non parce qu’il avait peur de ces bruits étranges de galops, mais parce qu’il devait se rendre sur Moudong, une section de Baie-Mahault, où il avait déjà reçu les sms impatients de son client pressé d’être livré.

— Ah ! Ils vont m’entendre! Dit-il et il prit une grosse taffe s’étouffant presque.

— Ouais…mais cette fumée me gêne ! Éteins ça tout de suite ! dit une voix de femme sur le même ton.

Terrifié, il regarda derrière lui.

Ki moun ki-la ? (Qui est là ?)

La-diablesse ! Elle apparut face à lui et lui donna une pichenette.

Jo-Marion surpris, tomba sur le banc.

— Relèves-toi ! Tu me semblais plus vaillant que ça ! Hurla-t-elle.

Jo-Marion n’en croyait pas ses yeux, La-diablesse se tenait debout devant lui, et comme sous son emprise, il fit ce qu’elle lui disait.

La-diablesse s’était présentée sous l’apparence d’une très belle femme, c’était une négresse aux longues nattes. Elle portait un jean noir, stretch, et un bustier blanc, mettant en amont sa voluptueuse poitrine.

Jadis, aux temps des grands-parents, on la représentait toujours en robe madras, dans les bois où elle attirait les jeunes hommes aux rythmes du Gros Ka ! Comme hypnotisés par le son du tambour, ces jeunes hommes dansaient jusqu’à ce que leurs pas les amènent jusqu’à elle, et là, elle les emportait pour les engloutir dans sa grande gueule.

Mais dans ce bois-ci, il n’y avait pas de tamtam, pas de son de tambour pour attirer sa proie, il n’y avait qu’elle avec ses hurlements ! Elle semblait à la fois tourmentée et agressive et ses hurlements terrifiants se mêlaient à des gémissements.

Jo-Marion, croyant à une mauvaise blague, jeta un coup d’œil furtif sur les pieds de cette belle femme. Mais malheureusement, ce n’était pas le cas, c’était effectivement La-diablesse dans toute sa beauté, avec des pattes de bœuf, et pour bien lui faire comprendre qui elle était, elle écrasa les pauvres orteils du jeune homme qui portait joliment des baskets à la mode.

— Aïe ! Hurla-t-il à son tour.

C’était horrible, il avait l’impression que ses pauvres doigts de pieds s’enfonçaient dans la terre, comme si elle lui avait arraché les orteils et qu’il ne lui restait que la plante des pieds, tant la douleur était intense et insupportable.

— La ferme ! T’es un homme, réagit ! Je ne t’ai pas encore fais le quart de ce que j’ai à te faire, grogna-t-elle.

Elle mêlait beauté et laideur, car son visage prenait différents aspects. Gueule de loup, de chien, bec d’oiseau, pour finir en beauté fatale. Elle termina par un ricanement horrible qui fit les oiseaux prendre leur envol.

Jo-Marion se fit violence en essayant d’oublier la douleur. Il s’était rassuré qu’il n’avait pas perdu ses orteils qui étaient bel et bien soudés à ses pieds.

Ou sav an pa pè-w hen ! (Je n’ai pas peur de toi, tu sais !) hurla t-il.

— Vraiment ? Elle lui montra alors son vrai visage.

Elle avait de grandes cornes et une gueule indescriptible. Une tête à se faire pipi dessus et à hurler à tue tête «le diable est venu me chercher ! Oh mon Dieu sauvez moi !» avant de détaler ventre à terre comme si sa vie en dépendait. Mais que dis-je, la vie de Jo-Marion en dépendait. S’il se laissait séduire par cette peur qui l’envahissait petit à petit, il finirait comme tous ces jeunes gens, croqué, au rythme du Tambour, par La-diablesse !

Le jeune homme tant bien que mal essaya de garder son sang froid. Il était temps pour lui d’agir en grand guerrier, comme il s’était imaginé, vaguement bien sûr, s’il lui arrivait de tomber nez à nez avec le surnaturel.

Il se rappela qu’un jour son grand-père lui avait dit qu’il ne fallait jamais montrer sa peur à un diable qui lui montrait son vrai visage, sinon il le dévorerait sur-le- champ. Lui qui croyait jusqu’alors que son grand-père fabulait, il avait néanmoins rangé cette consigne dans un coin oublié de son cerveau, mais en pensant toutefois qu’il ne se retrouverait jamais dans une telle situation.

Instinctivement, il se rappela de cette leçon de survie et fit face à La-diablesse.

— Mais dis-moi, ma puce, qu’est-ce qui t’as rendue aussi méchante ? Essaya t-il de la flatter.

Il savait que s’il lui tenait tête, qu’il ne laissait pas sa peur grandir, le démon ne pouvait rien contre lui. Cependant, il ne pouvait pas s’enfuir, car il était comme paralysé, sinon, il l’aurait déjà fait, même s’il avait été le plus grand des guerriers.

Malgré sa peur latente, il devait faire face pour ne pas perdre la vie et son âme. Et la diablesse à court de gémissement et d’hurlement, semblait mourir de faim tant sa gueule était grand ouverte, parée à le croquer s’il oubliait un seul instant de ne pas avoir peur.

— Ma puce ? Je ressemble à une puce, alors ? Elle continuait à lui faire peur en ouvrant de plus en plus grand sa gueule, laissant apparaître des étages de dents pointues qui s’étalaient jusqu’au fin fond de sa gorge.

Elle était certaine de l’avaler tout entier, laissant sa mâchoire broyer os et chair s’il venait à faire pipi dans son caleçon, à force de peur.

— Non, excuse-moi je voulais dire…jolie demoiselle, essaya t-il à nouveau, s’efforçant de sourire.

— Je préfère.

Sous une forme plus ou moins humaine, car sa transformation s’arrêtait à hauteur de ses genoux où on pouvait voir d’horribles pattes de bœuf, elle écouta avec intérêt ce que Jo-Marion lui disait.

— Voilà, tu es plus belle comme ça… En espérant qu’elle se calme. Assieds-toi pour qu’on puisse discuter… Je suis sûr que ça te fera du bien.

Jo-Marion avait bannit toute peur en lui, et avait pris le manteau du courage.

— Hum ! Je ne suis pas venue jusqu’ici pour rien… Elle se lécha les babines en sortant une grande langue afin de raviver sa peur.

Mais, Jo-Marion avait prit de l’assurance et ajouta :

— Si ça ne te plaît pas, tu n’auras qu’à me manger, promit-il.

— Autant le faire tout de suite. Elle ouvrit grandement sa gueule de loup, laissant trainer une haleine de chacal.

Toujours avec un sang froid exemplaire, Jo-Marion tentait de calmer ses pensées de peur qu’elle ne lise en lui. Paralysé, essoufflé, et le ventre noué, il continua :

— Mais doudou, je suis mieux au four… avec un peu de béchamel, sourit-il. En jouant sur l’autodérision, cela lui permettait de se rasséréner et ainsi faire face à elle.

— La sauce béchamel me donne la gastrite, répliqua-t-elle.

— Ah, les crottes sous le manguier, c’était toi ! Dis donc t’as un de ces appétits ! Lança t-il. On peut toujours tenter le hachis Parmentier ou me faire en lasagne, il parait que j’ai un gout d’amour, finit-il en écarquillant les yeux.

Il fut surprit de voir La-diablesse éclater de rire, il s’attendait à tout sauf à ce qu’elle se plie en quatre pour rire.

— Mon Dieu ce n’est pas possible ! S’exclama-t-elle et elle se mit à rire de toutes ses forces.

Dans un tremblement de terre et un vent violent, La-diablesse fut soulevée dans les airs et fût frappée, en plein cœur, par la foudre. Elle hurla de douleur et s’évanouit.

Jo-Marion, terrifié, observait le phénomène. Il n’était plus paralysé et était libre de se mouvoir à sa guise. Il restait planté là à regarder les multiples formes que La-diablesse avait prit pour tromper ses victimes. Et comme pour marquer la fin de ses tribulations, une lumière blanche émana d’elle et lui rendit sa forme humaine. Un vent doux la déposa doucement à même le sol, aux pieds de Jo-Marion.

Le jeune homme n’en croyait pas ses yeux, il venait d’assister à la renaissance de La-diablesse.

Il n’était pas étranger à cela, il fallait la faire rire et lui faire prononcer le mot « Dieu » pour qu’enfin, elle retrouve sa forme humaine. La-diablesse n’était autre que la fille d’une vieille femme nommée Man Coco, qui avait fait un pacte avec le diable pour devenir riche. Cette femme avide, avait renoncé à son âme, mais aussi à sa première fille en l’offrant au diable. Car le diable ne voulait pas se contenter d’une vieille âme avide et voulait avoir une nouvelle femme pure auprès de lui. Lorsque Man Coco mourut, comme promis, le diable alla chercher son âme et emporta la jeune femme avec lui dans les profondeurs de la terre.

Cela expliquait l’esprit tourmenté et les gémissements de la diablesse lorsqu’elle apparut devant Jo-Marion pour le croquer vivant. Une partie d’elle résistait et l’autre partie, démoniaque, la forçait à se soumettre à sa nature bestiale d’où les hurlements, car son corps subissait des douleurs infernales.

Jo-Marion, voyant qu’elle était à présent inoffensive, il n’était plus question pour lui de s’enfuir. Et comme tout gentleman, malgré sa réputation de mauvais garçon, mais surtout pour être sûr qu’il ne rêvait pas lui-même, il pensa qu’il était normal de lui venir en aide, ne serait-ce que pour lui demander des explications, hardi comme il était.

— Allez la puce, reprends-toi… essaya t-il. Elle était toute pâle et nue à même le sol.

Il la souleva pour l’emporter jusqu’à sa voiture, qui était garée à l’entrée du bois. Cette fois, il vérifia avant si elle avait effectivement ses pattes de bœuf et découvrit de jolis pieds affaiblis. Elle avait froid et était tremblante, elle se réchauffa contre Jo-Marion.

Une fois installée dans la voiture, à l’arrière, il la recouvrit avec son blouson en jeans.

— Ça va mieux? demanda t-il.

— Oui, merci… dit-elle faiblement.

Jo-Marion ravi, ne savait que faire. Il était assez fou pour ramener, dans sa voiture, cette fille qui avait essayé auparavant de le croquer tout entier. Il prit une bouteille d’eau dans le coffre et la lui tendit.

— Tiens un peu d’eau… Elle l’interrompit.

— Non, un baiser me fera plus de bien.

Elle lui expliqua ses tribulations et le convainquit qu’un baiser était la seule solution sinon la mort l’emporterait. Et ajouta même qu’un baisser serait meilleur qu’un cadavre puant dans sa voiture. Et même s’il tentait de laisser son corps à l’abandon dans ce bois, il remonterait jusqu’à lui parce que ses empreintes étaient maintenant sur son corps.

« Ce baiser est le symbole du pardon » expliqua-t-elle.

Elle ne lui cachait pas non plus qu’en l’embrassant, il serait éperdument amoureux d’elle. En voyant qu’il hésitait, elle ajouta:

— Si tu ne veux pas de moi, ne le fais pas sinon tu deviendras fou ! Car le pardon est sincère et se mérite… Elle était à bout de souffle.

Sans rien attendre d’elle, il lui pardonna et l’embrassa tendrement. Comme un conte de fée, la jeune femme reprit son teint d’ébène et remise d’aplomb, le remercia de toute son âme. Elle était enfin pardonnée de touts ses péchés.

— Merci, merci, merci pleura-t-elle.

— De rien, ma belle, rassura-t-il. Quel est ton prénom?

— Lu… Lucinda, reprit-elle.

— Très jolie, sourit-il et l’embrassa à nouveau.

Il devint fous amoureux d’elle.

Il est toujours bon de pardonner à une âme innocente. La diablesse, prisonnière de force maléfique, avait malgré elle, terroriser et dévorer de pauvre homme. Mais seul un pardon sincère a pu la délivrer de son cauchemar.

  

   Fin

Note : Illustration de Bunch Ketty et correction Muriel Delver. Ce conte écris par moi (Emboulé Claudia)  en 2007 a été retravaillé pour l’exposition de la Maison Hantée Créole 2013 (le 30 octobre 2013).


Classé dans:Histoire et Petite nouvelle, Sujet Générale


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