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Paul de Brancion, Qui s’oppose à l’Angkar est un cadavre par Isabelle Lévesque

Publié le 03 mars 2014 par Angèle Paoli
Paul de Brancion, Qui s’oppose à l’Angkar est un cadavre,
Éditions Lanskine, 2013.


Lecture d’Isabelle Lévesque

Qui pourra accuser
ce qui n’a laissé
aucune trace visible


C’est un mot d’ordre qui ouvre le livre ou ferme la vie : Qui s’oppose à L’Angkar1 est un cadavre. Terrain proverbial qui énonce au présent d’éternité une atteinte condamnant toute opposition, formule imparable à l’allure d’un axiome. Paul de Brancion choisit en énonçant de dénoncer : poète, contre la réduction à l’uniformité.

C’est aussi une vérité tautologique qui s’établit, la proposition suggère, avant la lecture des poèmes, une équivalence entre l’opposition et la mort, allant jusqu’à présenter le cadavre comme le résultat incontournable et terrible de l’expression d’une idée contraire. Condamnation avant la lettre : il suffit de… pour… .

L’ancrage est clair. Rouge – sang. Terre du Cambodge charriée longtemps ailleurs qu’en son fleuve, le Mékong, dans sa mémoire : vie des êtres réduits au silence. Alors se dresse en armes (en vers) le poète, non pour brandir la vengeance mais pour restituer, par la parole, la mémoire. Agir par le flux des poèmes que l’on tend, que l’on offre contre l’oubli. Longtemps l’Angkar a agi impunément « tuant / torturant les enfants / empalant décapitant / affamant les hommes » 2. Au participe présent, l’accumulation qui juxtapose les actes barbares en ce premier texte du livre, écrit en italiques, pour situer l’action : réplique de ce qui fut, scandale du silence du monde face au génocide. Théâtre rouge des Khmers : inversion fatale des fonctions vitales, jusqu’en 1979 le crible et l’horreur.

Des images vives s’opposent, celles d’une terre avenante que l’on retourne : paradis avant l’ « [a]utomutilation ». Sourire khmer changé en plomb. Toute saison, celle des pluies, avalées par les rizières, et la couleur gris vert d’une photographie pour qu’un jour cette « nonchalance » soit « ponctuée de sang ».

Juxtaposition du noir aux couleurs mêlées, le vert, le blanc contre « l’eau noire du puits ». Que garde-t-elle, cette eau putride ? Quel cadavre vidé de son sang a remplacé le son clair d’eau puisée, remontée pour irriguer les rizières ? La terre rouge (naturellement rouge) du Cambodge, sur laquelle glisse la saison des pluies, porte des « immondices », fruits de quelle « délation », langue qui a dénoncé ? Le coupable est-il celui dont la langue fourche les noms ? Face au bourreau sans visage, l’effacement de son nom prend un autre sens, celui de l’animalité révélée :

« les adversaires sont là
déposés deux à deux
macaques
qui furent un jour libérés de leurs cages ».

Aucun silence pour taire : le Cambodge immuable laisse les moines psalmodier, parallèles au chant du coq, dans les rites, rien ne bouge des innocents mutilés :

« Regardé les arbres
fraîchement coupés
dans la forêt

après tous les désastres

ils sont étendus comme des morts ».

Nature lue dans le sens de l’Histoire et seul debout le désespoir. Un poème centré (page 18) comme un monument aux morts sur la page puis :

« quelques oiseaux
pierre de latérite noire
érigée sculptée ».

Vers aériens, libérés de la ponctuation. Monument invisible, éphémère, vol déchiffré dans le ciel pour lire. Le nom ? Celui du bourreau du centre de détention S21 3, habile bourreau, Douch4, qui cache dans son nom ses victimes – elles résonnent pourtant, anonymes et vivantes, dans les vers du poète. Elles se voient, soulevant ce qui nous anime d’humanité pour rejoindre le cri du poète. Or le chant s’élève non dans l’immédiateté de l’action (en 1979, la barbarie khmer rouge cesse), mais des années après, dans le voyage du poète, sans doute devenu pèlerinage pour un peuple martyr qui n’est pas relevé.

Le poème consacré à Douch pose la question de notre humanité. L’homme devient-il si facilement inhumain ? Douch, ancien professeur de mathématiques. Pol Pot, professeur de littérature française à Phnom Penh, Ieng Sary, professeur d’histoire-géographie… Des personnes cultivées (ayant lu des poètes…) ont voulu détruire la culture en tuant les personnes qui la portent. « Être humain » a-t-il un sens ? 5

Du passé, le Cambodge n’en est pas coupé, contrairement aux silhouettes qui hantent les poèmes, mutilées, arbres sans noms (ou « dalle rêche simple mot/ souvenir des morts »), visages au destin brisé. Le silence les entoure d’oubli consciencieusement. Travail du poète qui déterre les mots, racines, comme la main tenant pour écrire une plume dérisoire et nécessaire :

« une fissure
lente
aigüe
pénétrante ».

En marches d’escalier, les vers : descente en enfer d’un peuple condamné dont les traces se dissolvent dans les pluies diluviennes qui ne lavent qu’apparemment le sang. Des mots pauvres ponctuent le texte, répétés en psalmodie :

« mon pauvre petit
mon pauvre petit »,

est-ce que les moines répètent dans leurs chants les adresses du peuple disparu ?

Après les poèmes, le livre continue avec un livret d’opéra mettant en scène une mère, Kim Hourn (qui donne son nom à l’ouvrage), ancienne danseuse royale, son fils, Sarang, et le chef Khmer rouge du village, Soar.

L’histoire contée montre comment l’Angkar efface l’amour filial, déshumanise l’enfant, réprime les désirs humains et fait disparaître tout ce qui pourrait contrarier la machine dans son avancée qui semble inarrêtable. Le livret qui suit les poèmes ne nous offre pas de partition musicale : opéra sans musique, n’entendre que le silence. Pas sans voix – l’indicible de la langue.

L’enracinement est constant dans les gestes ou les objets qu’évoque Paul de Brancion : « nous referons le toit de palme », les pluies, les rizières, les moines, le bétel que « mâchent les femmes », le fleuve et la vie précaire des familles qui pêchent en barque, les temples, Angkor ou d’autres, « ces monuments admirables » étouffés par « les grands arbres étrangleurs », ou encore le spectacle des passagers sur les mobylettes :

« Ils sont cinq sur une moto japonaise
concentrés vers l’avant
un seul porte le casque »

Projection métaphorique d’un pays vers le futur, le Cambodge évoqué assez précisément pour qu’il soit reconnu, apparaît dans son identité, celle perdue des massacrés « basculant l’envers de la nuit ». Image encore de l’action des arbres pour « mettre à bas les temples ».

Alternent en tête de vers deux types d’amorce ; certaines, elliptiques, laissent en suspens ce qui s’est passé avant, avant le retour au calme, lors des violences :

« Pas aimé
attendu l’heure
du repentir pardon
du geste caressé

toujours pas venu ».

D’autres poèmes, au contraire, se fondent sur une syntaxe déployée à l’attaque du texte, raisonnement sans faille, démantèlement d’une logique du massacre :

« Des cerbères dérangés
jusqu’à l’écœurement
érigent des interprétations
fallacieuses
et sans fondement
comme vérité d’évangile ».

Entre le participe passé coupé de son référent (« aimé », « attendu » renvoyant sans doute à ce « je », poète-narrateur présent et retiré du texte, et à l’auxiliaire « avoir » qui n’apparaît pas) et le flux d’une parole qui décrit (décrypte) la réalité cambodgienne présente et passée, le lecteur se trouve soumis à deux types de progression dont la cassure et la section ne sont pas absentes. La douleur qu’un peuple ensevelit entre la mémoire et l’oubli apparaît dans le morcellement des mots lancés sur la page : difficulté à énoncer pleinement, mémoire faillible dans la volonté d’oubli. Deux syntaxes coexistent de ce fait : mitraille ou psalmodie. Le participe passé passif d’ailleurs n’occulte pas la soumission à l’ordre rouge et imparable (« dégagé de cette souffrance », « engoncé dans cette fatigue »).

Le poète renverse une fatalité. Chantre de mémoire, il fait entrer dans son texte un épisode crucial et terrible de l’histoire du peuple khmer, essayant de percevoir dans la douceur d’aujourd’hui la douleur d’hier. Voix double : le présent porte le passé dans des séquences de langue meurtrie dont le chant s’empare en sauvegardant sa mémoire.

Isabelle Lévesque
D.R. Texte Isabelle Lévesque

_________________________________________
1. L’Angkar : L’Organisation.
La machine dépersonnalisée. Dirigée par des numéros : Frère Numéro Un (Saloth Sar, alias Pol Pot), Frère Numéro Deux (Nuon Shea)…
Machine dépersonnalisante. Chaque personne est un simple rouage de la machine. Si le rouage se grippe, on le détruit. Son ultime utilité : enrichir le sol pour augmenter la production de riz.
2. En quatre ans, deux millions de Cambodgiens (un sur quatre) ont disparu.
3. S21 était le principal centre de détention à l’époque du Kampuchea Démocratique. C’est un ancien lycée de Phnom Penh. Près de 17 000 prisonniers y ont été torturés, interrogés puis exécutés entre 1975 et 1979. Sept seulement ont survécu.
Dans un terrible documentaire, S21, la machine de mort Khmère rouge (2003), Rithy Panh, qui a tant œuvré pour le souvenir par ses livres, ses films et son enseignement, fait témoigner les trois seuls survivants qu’il confronte à leurs bourreaux.
4. Le Monde / 03-02-2012
« Douch, directeur de la prison de Phnom Penh sous le régime cambodgien des Khmers rouges, où 15 000 personnes ont été torturées et exécutées, a été condamné en appel à la perpétuité vendredi 3 février par le tribunal parrainé par les Nations unies dans ce qui est le premier verdict définitif de la juridiction.
L’ex-chef de Tuol Sleng ou S21, la prison centrale de la capitale entre 1975 et 1979, avait été condamné en première instance à trente ans de prison en juillet 2010 pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Mais la chambre de la cour suprême du tribunal a porté cette peine à "la prison à vie" estimant que le premier jugement n’était pas à la hauteur des crimes du tortionnaire, de son vrai nom Kaing Guek Eav, chef d’un établissement dans lequel quelque 15 000 personnes sont mortes. "Les crimes de Kaing Guek Eav ont compté indubitablement parmi les pires jamais enregistrés dans l’histoire. Ils méritent la peine la plus élevée possible", a déclaré Kong Srim, président de la cour. La peine de mort était exclue par le règlement du tribunal.
Douch, 69 ans, vêtu d’une chemise blanche et d’un blouson crème, n’a prononcé aucune parole ni montré aucune émotion à l’énoncé de la sentence. Il s’est levé, a salué la cour dans la tradition cambodgienne, les deux mains jointes devant le visage. Puis a été emmené dans la cellule attenante à la cour, en banlieue de Phnom Penh, où ses juges ont décidé qu’il devrait finir ses jours. […] »
5. Le poème consacré à Douch (pp. 18-19), nous le citons entièrement. Ironique écho d’une logique tortionnaire et fatale. Humanité défaillante et crimes aboutis :

« Pas de remords donc pas de pardon

Douch
tortionnaire de talent
grand manipulateur
monade intelligente
fermée sur elle-même
absorbée sur une logique implacable
jusqu’aux crimes perpétués

la question
celle de notre humanité
dont on peut craindre
qu’elle ne soit affublée
d’oripeaux
puants

opprobre

s’accepter
prédateur, tortionnaire,
assassin indifférent à la souffrance de l’autre
préoccupé de
pousser jusqu’au bout un projet coûte que coûte
suivre une ligne de force
jusqu’à la dévastation du monde

cette question est bien la nôtre »


Paul de Brancion, Qui s'oppose a l'Angkar est un cadavre



PAUL DE BRANCION

Paul de Brancion

Source

■ Paul de Brancion
sur Terres de femmes

Ma Mor est morte | lecture d’Evelyne Morin
Ma Mor est morte | lecture d’AP
→ Sur un bateau léger | Nant’a u ligeru battellu (extrait du Marcheur de l’oubli)
→ [Tristesse du soir] (extrait de Qui s’oppose à l’Angkar est un cadavre)

■ Voir | écouter aussi ▼

le site de Paul de Brancion

■ Autres notes de lecture (15) d’Isabelle Lévesque
sur Terres de femmes

→ Edith Azam, Décembre m’a ciguë
→ Fabrice Caravaca, La Falaise
→ Pierre Dhainaut, Progrès d’une éclaircie suivi de Largesses de l’air
→ Pierre Dhainaut, Vocation de l’esquisse
→ Armand Dupuy, Mieux taire
→ Bruno Fern, reverbs   phrases simples
→ Aurélie Foglia, Gens de peine
→ Raphaële George, Double intérieur
→ Jean-Louis Giovannoni, Issue de retour
→ Sabine Huynh, Les Colibris à reculons
→ Dominique Maurizi, Fly
→ Cécile Oumhani, La Nudité des pierres
→ Emmanuelle Pagano, Nouons-nous
→ Hervé Planquois, Ô futur
→ Pauline Von Aesch, Nu compris




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