Magazine Journal intime

A un tremblement près...

Publié le 11 mars 2014 par Amaury Watremez @AmauryWat

littérature, handicap, société, hypocrites, tremblement, handicapDepuis toujours, j'ai eu les mains qui tremblaient un petit peu, depuis que je suis tout petit je sucre les fraises, je bloblote comme un mouton gâteux. Je m'y suis habitué, je suis né comme ça. Quand j'étais petit, cela m'a rapidement appris, tout comme pour mon handicap à l’œil gauche, un peu paresseux, que le monde des grandes personnes, réputées bien à tort raisonnables, se divisaient en deux : celles pour qui c'était important, la grande majorité, et celles pour qui ce n'était qu'un détail qui ne me caractérisait en rien, une infime minorité bien entendu, je m'en suis vite aperçu.

Comme j'étais un petit garçon rêveur et sage, souvent plongé dans les livres, certaines parmi ces grandes personnes s'en agaçaient et croyaient trouver une compensation, une consolation. Il est intelligent, il lit des bouquins que d'aucuns parmi les adultes n'ouvriraient jamais de leur vie, mais enfin bon, il a un œil bien faible, bien turbulent, et il tremble quand même beaucoup, ce qui doit bien vouloir dire quelque chose, qu'il est tellement bizarre, et peut-être même malade.

Elles guettaient le moindre petit signe de débilité mentale ou d'infirmité que j'aurais pu montrer. Et elles finissaient par se relever, un peu de sueur perlant sur leurs fronts, la bouche pincée, n'ayant pas obtenu satisfaction.

Les grandes personnes se rapprochaient alors un peu plus de mon visage, observant qui mon œil, qui mes mains agités de légers soubresauts avec une curiosité qu'il n'est pas difficile de qualifier de malsaine, comme avant les « freaks » que l'on allait regarder à la dérobée chez « Barnum and Baileys and sons » ou au cirque du quartier. Ils fronçaient un peu les sourcils en me voyant lire : comment un gosse peut-il trouver un quelconque plaisir à se plonger dans un « bouquin » !

Pourquoi ne passe-t-il pas son temps à se bagarrer ?

Plus tard, je suis moi-même devenu une de ces grandes personnes, il est vrai beaucoup moins raisonnable que les autres, idiot que j'étais, je n'ai jamais cru que les compromissions petites et grandes que toutes les autres acceptaient étaient obligatoires, qu'il était indispensable de « hurler avec la meute », ou d'accepter les iniquités du monde. Mon tremblement restait fondamental pour les autres grandes personnes autour de moi, elles ne voyaient même que ça, perdant avec l'âge le peu de lucidité qu'elles avaient parfois pendant l'enfance : ce tremblement à coup sûr ne pouvait signifier que deux ou trois choses ; il était alcoolique, en cachette, il se droguait sûrement, voire même il était sous médicaments du fait d'une maladie inavouable.

J'ai longtemps cru que quelque chose n'allait pas en moi, que dans mon caractère, un défaut ou, je l'espérais, une qualité clochait. Alors que ce n'était que mon tremblement ou mon œil qu'ils voyaient, qui les gênaient, une différence aussi minime eût été normale dans un clan de primates, mais j'ai été longtemps convaincu, bien à tort, que la plupart de mes frères, et sœurs, humains disposaient d'une conscience qu'ils utilisaient régulièrement. Presque malgré moi, je continuais cependant à diviser l'humanité dans les deux mêmes groupes, m'apercevant à l'instar d'un sage que « là où il y a de l'homme il y a de l'hommerie ». Et beaucoup de sottise, qui est un des deux infinis comme tout le monde sait, ou pas.

De rencontrer de temps en temps de vraies, belles et grandes âmes me rassuraient, un peu, et me rassurent toujours, m'encourageant dans mon scepticisme quasiment absolu de toutes les belles idées, bonnes intentions et déclarations mirobolantes dont les adultes se parent pour camoufler, croient-ils, leur égoïsme, leurs hypocrisies, les leurres qui leurs servent à justifier leurs appétits mortifères, de plus en plus à notre époque, en notre société de consumérisme universel, joyeux et festiviste.

Pour se justifier de leur sécheresse de cœur, de leur bêtise, de leur dureté, les grandes personnes me disaient « hyper-sensible », « à fleur de peau », au mieux, sinon pour la plupart j'étais un petit con vaniteux, arrogant et caustique, cynique, qui étalait sa culture pour mieux écraser les autres. A chacun de ce genre de reproches, j'avais coutume, et j'ai encore coutume, d'opposer non pas des nuances raisonnables, cela m'encouragerait plutôt à rajouter quelques tambours et trompettes.

Finalement, je me plains pas trop, je ne sombrerai pas dans le misérabilisme, ce que les grandes personnes appellent ma causticité, mon arrogance, mon « hyper-sensibilité » c'est juste au fond un peu de lucidité car j'ai perdu toutes mes illusions sur la nature humaine un peu plus tôt que les autres...


L'homme à tête de chou par Pimpam


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Amaury Watremez 23220 partages Voir son blog

Dossier Paperblog

Magazine