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Sérendipité

Publié le 03 avril 2014 par Rolandbosquet

serenpidite

   Sérendipité. Les scientifiques avaient accaparé le mot pour désigner la méthode les conduisant aux découvertes ou aux inventions réalisées à l’issue d’un concours de circonstance accidentellement fortuit. En un mot sans l’avoir cherché. Ce qui est un comble pour un chercheur sachant chercher. Les exemples sont nombreux. Vous avez écrit à la sueur de votre front un roman absolument génial qui devrait vous valoir au moins le prix Goncourt sinon celui de l’Académie mais plus probablement le prix Nobel de littérature. Mais aucun des éditeurs approchés ne le retient. Qu’à cela ne tienne, comme le dramaturge allemand Aloys Senefelder, vous décidez de l’éditer par vous-même. Et en voulant en imprimer le texte, vous découvrez le principe de la lithographie. Vous promenez votre colley d’Écosse dans la campagne en sifflotant benoîtement la Carmagnole ou Marlborough s’en va en guerre. De retour à la maison, votre épouse lorgne vos pieds d’une mine acariâtre. Comme d’habitude, vous n’en faites aucun cas. Jusqu’au moment où vous constatez que des fleurs de bardane sont restées accrochées dans l’épaisse toison l’animal. Vous tentez de les en ôter mais elles résistent. Vous insistez et, du même coup, comme l’ingénieur suisse Georges de Mestral, vous inventez le velcro. Dans les deux cas, nos deux scientifiques sont devenus milliardaires par sérendipité. Voilà qui m’aiderait grandement à finir le mois, pensez-vous. Mais vous renoncez car vous ne vous considérez guère plus scientifique que le cantonnier de votre village, la femme du boulanger ou l’aide-jardinier du Conseil Général. Vous renoncez trop vite. N’importe qui peut pratiquer la sérendipité en toute légalité. Vous l’avez d’ailleurs sûrement déjà pratiquée sans le savoir comme tout brave monsieur Jourdain. En effet, vous n’êtes pas sans avoir ouvert, au moins une fois dans votre vie, un dictionnaire franco-français. Certains mots comme campylobacter jejuni par exemple, chemolithoautotrophs ou même lipooligosaccharides, ne sont pas si courants dans la conversation que l’on se souvienne ex abrupto de leur définition et moins encore de leur orthographe. Vous agrippez votre dictionnaire en pestant d’autant plus contre son poids excessif que vous n’y trouvez pas l’objet de vos recherches. Ce sont des mots réservés aux biologistes et ils n’aiment guère les prêter à n’importe qui. Mais vous aurez découvert, par pur hasard, le mot chinook. Comme vous n’êtes ni cruciverbiste ni adepte de l’émission de télévision "Des chiffres et des lettres", vous l’ignoriez. Vous savez maintenant que le mot, d’origine amérindienne, désigne un vent chaud et sec descendant des montagnes Rocheuses. Vous venez de pratiquer la sérendipité. Bien entendu, cette manière de faire va plutôt concerner les indéfectibles partisans du dictionnaire de papier. Prisonniers de leurs vieilles habitudes remontant au siècle dernier, ils n’ont pas encore acquis le réflexe de consulter internet sur leur Smartphone4G. Mais l’expérience peut être tentée avec un bon gros ordinateur datant des années 2000. Vous lancez votre moteur de recherche dans une direction et il vous guide par de si nombreux chemins que vous pouvez multiplier vos connaissances presque à l’infini. Et vous aurez, une fois encore, pratiqué la sérendipité. On voit par là combien un esprit ouvert peut s’enrichir au contact d’un monde à la diversitude infinie. (Lire ou relire le conte persan « Voyages et aventures des trois princes de Serendip » redécouvert par Horace Walpole, l’auteur du roman « Le château d’Otrante » José Corti, 1995)

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