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Milan kundera, La Fête de l'insignifiance

Publié le 10 mai 2014 par Rolandbosquet

kundera

      L’éloge du premier bourgeon dès qu’il teinte de son vert acidulé les brindilles des bouleaux, l’écoute admirative du chant du rossignol qui lance ses trilles depuis la plus haute branche du chêne centenaire à l’heure où décline le jour derrière la courbe molle des collines, la contemplation attendrie du jeune hérisson qui sort pour la première fois de sa tanière blottie sous le tas de bois de chauffage. La vie du campagnard est ainsi constituée des mille brimborions qui agacent tant le citadin raisonnable pour qui tout cela ne relève que de l’insignifiance. Milan Kundera, lui, en fait une fête après "L’insoutenable Légèreté de l’être" et "La Lenteur". Alain, Caliban, Ramon, Charles et D’Ardelo se rencontrent et se racontent leurs problèmes et leurs anecdotes émaillés de blagues en forme de paraboles. On ne saura guère plus d’eux, à travers les mots tout simples qu’ils consentent à nous livrer, que quelques faits, quelques souvenirs, quelques rêves. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ou espèrent-ils aller ? Milan Kundera ne se pose pas ces questions et ne nous offre qu’une tranche approximative de leur vie avec un début très confus, une fin qui ne finit pas et un corpus indécis parcouru de petites interrogations, de déceptions passagères, d’ennuis fugitifs et de joies éphémères. Mais avec toujours une indéfectible bonne humeur qui déjoue en souriant les principes les mieux ancrés de l’esprit de sérieux. Comme si tout n’était en réalité qu’illusion. Le pain, la table, la fenêtre, les arbres, la vallée, le vent, le monde. Mais que le pain est goûtu parfois, que les arbres sont beaux, que la vallée est vaste, que le vent doux est chargé de bien aimables parfums ! Tout ne serait que fantasmagories mais que le sourire des filles est lumineux, que le nombril des femmes est  séduisant, que la main de l’ami est chaleureuse ! Tout ne serait qu’illusion mais que l’illusion peut être belle parfois ! Elle conduit les personnages de Kundera à considérer le monde, ses horreurs et ses luttes sanglantes avec le regard de l’insignifiance. « Puisqu’il n’est pas possible, dit-l’un d’eux, de renverser ce monde, ni de le remodeler, ni d’arrêter sa malheureuse course en avant, il n’y a qu’une résistance possible : ne pas le prendre au sérieux. » On sait que la légèreté n’est pas forcément futile et que la futilité n’est pas forcément vaine. Milan Kundera nous le démontre une fois encore avec son sourire en forme de désespérance. Car passée la dernière page, il ne restera à ses modestes héros que cette politesse amère  qui considère qu’en définitive, ce monde est en dehors de toute cohérence et qu’on ne peut y entrer sinon y survivre qu’en en acceptant son non-sens. Il rejoint en cela Richard Dawkins qui se demande pourquoi le monde aurait un sens. «  C’est nous qui donnons un sens à notre existence, dit-il. Par ce que nous sommes, par ce que nous aimons et par ce que nous en faisons. » Et on voit ainsi pourquoi le monde continue de tourner de guingois. (Milan Kundera, La Fête de l’insignifiance, Éditions Gallimard et Richard Dawkins in L’Express n°3278 du 30 avril 2014)

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