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Jean-Louis Giovannoni | [Troisième voyage à Saint-Maur]

Publié le 01 septembre 2014 par Angèle Paoli

[TROISIÈME VOYAGE À SAINT-MAUR :
“Corse. Été 56 – été 63”]

Automne 1981

Impossible de sortir de chez moi. Je n’insiste pas. M’allonge. Me relève. Resté en suspens au sixième étage sous les toits.
Le petit garçon sur la barque ; une multitude d’histoires fixée sur papier sensible. Certaines photos n’ont plus d’habitants. Celle prise avec ma cousine Pierrette, près de la maison familiale en Corse. Eté 56. Esquintée. À la moindre éraflure… Non je n’ai pas pu.
Pourtant, je me suis glissé près d’elle.

Le corps immobile


Mais tu as fait un faux mouvement
dans un sous-bois
un soir de décembre…
et ces corps-là, tu sais, ont des faux mouvements
cachés en eux
qui attendent
et qui savent toujours effacer.

Je n’ai jamais retrouvé cette photo.
Ai fouillé partout. Une autre de Pierrette dans un groupe de communiants sur la place du village. U Carognu (Caroneo) été 63.
Après la cérémonie, le soleil est haut ; les enfants yeux mi-clos. Éblouis. Les corps sont surexposés. Blancs trop éclatants et pâleur des gris. Pour fond, un ciel inexistant d’un bleu uniforme. Nous sommes serrés les uns contre les autres dans la partie basse. Je suis à l’arrière figé. Petite cravate fine et brassard. On ne respire pas. Elle, elle est devant avec les plus petites. Robes immaculées et cerceaux dans les cheveux. Toutes ont leurs gants blancs dans une main et un missel dans l’autre. Graves. Elles regardent fixement l’objectif.
Son corps ne semble pas, pas encore.
Je suis sur une photo en parfait état de conservation. Même époque que Le corps immobile. Prise avant ou après ? En toile de fond, notre maison avec ses murs en pierre. Identiques à la première. Avec sa petite placette devant l’entrée. Le crépi de l’église sur la gauche. Le sol pavé. Je suis au centre, vêtu d’un pantalon trop grand et d’une chemise canadienne à manches retroussées. Un lacet défait. Léger sourire. Dans une main, un pistolet de cow-boy — l’arme du crime — tenu sans grande conviction. Le soleil frappe fort.
Les pierres retiennent la chaleur jusqu’à très tard dans la nuit. Et nous, dos allongés sur les rochers, dans la respiration des châtaigniers, comptons les étoiles sans que jamais aucune ne manque.

Jean-Louis Giovannoni, Voyages à Saint-Maur, récit, Éditions Champ Vallon, Collection recueil, 2014, pp. 37-38.

Jean-Louis Giovannoni, Voyages à Saint-Maur, Champ Vallon, 2014.



JEAN-LOUIS  GIOVANNONI

Giovannoni 3

Ph. © Phil Journé
Source


Jean-Louis Giovannoni
sur Terres de femmes

Voyages à Saint-Maur (note de lecture d’AP)
[Huitième voyage à Saint-Maur]
→ Ce que l’immobile tient pour geste (extrait de Pastor, Les Apparitions de la matière)
Envisager (note de lecture de Tristan Hordé)
→ [Il faut si peu de chose] (extrait de Variations à partir d’une phrase de Friedrich Hölderlin)
Issue de retour (note de lecture d’Isabelle Lévesque)
Issue de retour (note de lecture d’AP)
Mère (+ notice bio-bibliographique)
→ [Notre voix] (extrait de Ce lieu que les pierres regardent)
→ [Nous venons d’un pays qu’on ne peut plus toucher] (extrait de On naît et disparaît à même l’espace)
→ [toujours cette envie de t’ouvrir] (extrait de Derrière la vitre)
→ Jean-Louis Giovannoni | Stéphanie Ferrat, « Les Moches » (note de lecture d’AP)
→ Jean-Louis Giovannoni | Marc Trivier, Ne bouge pas ! (note de lecture d’AP)

■ Voir | écouter aussi ▼

→ (sur le site des éditions Champ Vallon) la page de l’éditeur consacrée à Voyages à Saint-Maur
→ (sur Eden Livres) un autre extrait de Voyages à Saint-Maur
→ (sur Terres de femmes) Sylvie Fabre G., La demande profonde (poème dédié à Jean-Louis Giovannoni)
→ (sur Terres de femmes) 3 février 1984 | Lettre de Raphaële George à Jean-Louis Giovannoni (+ La Main de Raphaële George, par Jean-Louis Giovannoni)
→ (dans les numéros 19-20, « Utopie » [Espace Corse] de la revue numérique québécoise Mouvances) deux poèmes inédits de Jean-Louis Giovannoni, traduits en corse par Jacques Fusina
→ (sur le site grande menuiserie de Nolwenn Eulzen) « Que peut (encore) l’écriture ? », enregistrement d'un entretien entre Jean-Louis Giovannoni et Gisèle Berkman (19 avril 2013)



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