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Mémoire vive (30)

Publié le 12 octobre 2014 par Jlk

Hodler3.jpgLes âmes réellement religieuses ne demandent point aux autres, que je sache, de faire concours.

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Il y avait ce matin un ciel turquoise au-dessus des montagnes de Savoie bien détaillées dans les gris bleus et les verts tendres, où flottaient de petits nuages blancs qu’on aurait dit peints par Hodler vers 1906, à cela près qu’ils se sont bientôt  transformés et reconstitués en longues bandes horizontales superposées rouges et mauves, moins figuratives, annonçant en quelque sorte l’abstraction américaine des dernières années du peintre, vers 1914-1918… 

Cette apparition m’a rappelé l’état de réceptivité extrême dans lequel je me suis retrouvé hier au Kunstmuseum de Lucerne où se trouvait exposé un choix haut de gamme de paysages d’Hodler qui m'ont illico rincé le regard dans un bain de jouvence. La plus belle chose était d'ailleurs un lac de Brienz d’un vert très tendre m'évoquant le vert très pâle de  l’absinthe ou du turquoise assourdi, et tout aussitôt cette couleur m’a suggéré l’adjectif : candide, associé au blanc qu’il y avait dans ce vert pour ainsi dire « innocent », comme un vert marial de source glaciaire épurée de son limon…

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À La Désirade, ce 9 novembre 2010. - Je me rappelle ce matin que c’est un 9 novembre, en 1818, qu’Ivan Tourgueniev vint au monde, auquel un certain Dostoïevski, un jour, avoua qu’il avait violé une petite fille en sa jeunesse, précisant ensuite, comme Tourgueniev lui demandait le pourquoi de cet aveu, que c’était  parce qu’il le méprisait. Ah mais, les charmants écrivains…

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À un moment donné le voile s’est déchiré au regard de l’enfant et c’est alors que, pour la première fois, il s’est senti seul et perdu: plus une main, plus une porte, plus une issue que ce ciel au-dessus mais point d’ailes - il a vu ce qu’il en est et cette évidence claire-obscure  a fait de lui désormais cepermanent inquiet se tenant là comme si de rien n’était, allons passons, passez passants, dimanche nous attend.

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Celui qui voit enfin le ciel entre les barreaux de sa cellule virtuelle / Celle qui comprend le silence du père / Ceux qui se taisent devant l’arbre, etc.

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À La Désirade, ce 1er janvier 2011. - L’aube de ce premier jour de l’an avait des doigts de rose au-dessus des monts enneigés, pour le dire comme le vieil Homère, et c’est en effet tout Homère que je me sens ce matin au milieu de mes beautés et autres silencieux, à songer à tout ce qui bat de l'aile au double sens du terme dans le monde et le temps.

C'est évidement de l'Homère de L'Iliade qu'il s'agit ce matin sur le champ de bataille pacifique de notre lit d'où émergent de loin en loin mouvements ou soupirs des lendemains d'hier faisant écho à ceux des maisons d'alentour et des villes et de partout où s'égaille la famille humaine.

À Nouvel-An toute la famille humaine devrait cohabiter sous le même toit. Les agapes de la veille ont scellé une fois de plus l'alliance transitoire des fratries et des pactes plus ou moins conjugaux, mais on n'en oublie pas pour autant les séparés et les chutes d'anges, et que les fêtes sont amères pour beaucoup...  

Reste à savoir ce qui nous attend. Reste à laisser parler les mots qui viennent, ces mots qui nous savent, ce matin, un peu plus qu'hier et c'est cela, le temps, je crois, ce n'est que cela:  c'est ce qu'ils diront de ce que nous aurons fait des heures qui viennent et des choses apprises au fil des heures - des choses sues.      

Les mots nous attendent derrière la porte de ce premier matin du monde et ils attendent de nous, mon cher Homère, que nous leur faisions bon accueil en sorte de dire, simplement, ce qui est. Prenons bien soin d'eux. Prenons bien soin de nous. Prenons bien soin de ceux que nous aimons. 

L'ange en pardessus gris muraille: "J'aimerais ne plus éternellement survoler. J'aimerais sentir en moi un poids, qui abolisse l'illimité et m'attache à la terre. Pouvoir, à chaque pas, à chaque coup de vent, dire "maintenant,maintenant, maintenant", et non plus "depuis toujours ou "à jamais"...

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Peter Handke: " Être de nouveau secoué dans le métro avec tout le monde".

 

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Nous en avons assez des lugubres. Nous manifestons contre les sinistres. Nous exhibons nos visage et nos bras au risque d’être fouettées mais nous sommes les messagères d’unnouveau monde: sus aux rabat-joie !

Nous irons jusqu’au bout de notre rêve de galanterie. Car c’est cela, n’est-ce pas ? qui nous disconvient dans le comportement des coléreux: c’est cette muflerie de tous les instants et cette mauvaise humeur.

Nous sommes les fille faciles. Nous en avons soupé de la méchanceté des prétendus sages et des prétendues saintes. Ces prétendus sages et prétendues saintes s’astreignent du matin au soir et ne pensent qu’à soumettre le monde entier à ce joug, et c’est cela qu’ils appellent honorer l’Unique.

Nous ne voulons pas de leur Dieu sombre. Nous n’aimons pas ce père sans égards. Nous attendons deDieu qu’il sourie et qu’il nous tienne la porte à la bibliothèque ou à la disco.

Nous n’avons aucune peur. Nous sommes les filles de l’air. Ils ne peuvent plus rien contre nous quenous violer ou nous tuer.

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Si le monde, la vie, les gens – si tout le tremblement te semble parfois absurde, c’est que tu n’as pas bien regardé le monde, et la vie dans le monde, et que tu n’as pas assez aimé les gens dans ta vie, alors laisse-toi retourner comme un gant et regarde, maintenant, regarde cela simplement qui te regarde dans le monde, la vie et les gens…

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En songeant aux simulacres de la vie actuelle, j’imagine un Loft dont on verrait les participants, sous le contrôle d'une webcam, vieillir à vue d’œil.

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Dans un essai constituant l’une des plus lumineuses élucidations des pouvoirs de transmutation esthétique et spirituelle de la fiction narrative, intitulé Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard décrit, avec de grands exemples à l’appui (Cervantès, Stendhal, Flaubert, Proust et Dostoïevski) le transit temporel et spirituel qui conduit le héros de roman des cercles ordinaires du mimétisme social fondé sur l’envie et la vanité, à l’épanouissement apollinien de ce qu’on peut dire l’amour au sens très large, la poésie ou l’amour de la poésie, ou la poésie de l’amour comme celle qui est reconnue, au dernier chant de la Divine Comédie, comme le mobile de l’Univers.

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En Toscane, le 19 février. - Après une nuit perturbée par la pleine lune, me voici en route pour le fin fond de la Toscane, où je vais rencontrer Guido Ceronetti, demain à Cetona.

En gare de Florence, j’ai longuement observé un groupe d’ados aux dégaines barbares, genre punks wisigothiques, les garçons tous plus ou moins androgynes à cheveux de paille noire et les filles peinturlurées à l’agressive, que Ceronetti aurait pu décrire dans son corrosifVoyage en Italie. En remontant la vallée de l’Arno en direction d’Arezzo, jeremarque les crêtes encore enneigées des montagnes de la rive droite où doit se trouver, si mon souvenir est bon, le désert de saint François d’Assise. Cette partie de la Toscane, au demeurant, n’est pas celle que je préfère, sauf versCortone qui me rappelle tant de souvenirs de mes pérégrinations de vélocipédiste solitaire, au tournant de mes 25 ans. Dès l’approche d’Arezzo se déploie cependant la vraie Toscane telle que je l’aime avec ses collines douces et ses rangées de cyprès, mais c’est par la zone industrielle qu’on entre dans la ville de Pétrarque et c’est à peine si l’on aperçoit la cité médiévale derrière les affreuses bâtisses et les monceaux de containers empilés le long des voies du train. Dans un journal du jour, une page entière est consacrée au massacre des bouddhistes en Thaïlande, par des musulmans qui affirment que« tuer des bouddhistes mène au paradis ».

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En lisant Les Petits de Christine Angot, les mots qui me viennent à l’esprit sont : bluff, esbroufe, maniérisme, mauvais genre, avec quelque chose de pressé de nuire, une sorte d’impatience dans le dénigrement qui trahit son règlement de compte jouissif combien douteux dans la modulation d’un roman. Tout cela est bas, même sordide si l’on pense aux effets collatéraux de ce mauvais usage de la littérature, mais c’est en somme assez significatif d’une époque d’indiscrétion généralisée et de clabaudage insane dont les médias et les réseaux sociaux se font l’écho à journée faite.    

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Celui qui écoute le silence d’avant les oiseaux / Celle qui attend son taulard au Liberty Bar / Ceux qui repartent sansy penser, etc.

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Amsterdam, ce 12 mars. - Ciel gris sur Amsterdam, où nous nous laissons un peu vivre chez nos chers hôtes dont nous faisons connaissance en coupant nos fines tranches  de fromage orange tout en parlant de choses et d'autres. Puis nous nous rendons au Rijks. Comme le râleur de Thomas Bernhard, dans Maîtres anciens, qui ne s’arrête que devant je ne sais quel vieil homme du Tintoret, j’aurais tendance moi aussi à ne revenir, au Rijks, que devant quelques Rembrandt qui sont pour moi le sommet de tout, ou plutôt le fond du fond de l'humain pleinement incarné et sublimé - et ce matin j’évite la foule pour revenir dix fois au petit Autoportrait de 1628 du jeune artiste à la chevelure d’ange bouclé que la lumière irise par derrière. Ensuite au Musée Van Gogh. Dont je me dis une fois de plus : peut-être pas un immense peintre au sens du plus grand art, mais lui aussi un poète de l’absolu, comme Rembrandt et Beethoven. On l’aime plus qu’on l’admire: on l’aime avant tout. Enfin au Vondelpark avec ma bonne amie. Grand charme du lieu, excellent bluesman rocker noir entouré de jeunes filles, canards comiques, monumental monument à je ne sais quel poète romantique – peut-être bien Vondel.  Au vol, je note mentalement, une fois de plus, que je ne me suis jamais embêté avec Lady L. au fil de nos voyages...                                                                                  

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À Salonique, ce mardi 15 mars. -   Je vais parler ce soir de Jacques Chessex à des gens dont la plupart ignorent tout de lui. Or le mieux serait peut-être de citer cette page de L'Imparfait, à mes yeux sans pareille : « Autrefois les dieux se faisaient comprendre par des signes, puis Dieu devint parole dans un homme. Puis il y eut l’orgue, le violoncelle, il y eut «Ich hab genug», Don juan et ensuite il y eut le blues. Et un samedi d’hiver, à une heure de l’après-midi, la vrille entra dans les os d’un enfant de douze ans, alors qu’il faisait morne sur le lac et dans la maison, froide lumière de décembre, soleil pâle, traits accusés des meubles dans la pâleur de la chambre, et tout à coup il y a cette trompette et ce chant, et les tambours qui battent au fond de soncorps et coulent un violent flux chaud dans son torse, torrent, concert de joie blessée et ardente, plainte et cri, appel et écho de l’appel et la résonance encore de cet appel et de ce chant qui ne se taira plus, qui module sa propre enfance à lui, le garçon de douze ans dans la grisaille froide de la famille qui se déglingue et de la trop belle maison trop aimée et qui craque déjà sur ses ruines et de sa vie qu’il faudra inventer sur ces ruines et l’amour blessé et la solitude à marcher au plus près et à persévérer sur les confins, et le père qui va mourir, la mère qui se tait, la lumière froide monte du lac, vient dans les chambres, met ses reflets aux parois, aux miroirs, aux plafonds blafards comme les figures des morts pas encore morts, des déchus, des aimants qui hantent le passé du garçon tout à coup ivre de ce blues, et le présent au désert et le triste avenir. Comme si le blues à la seconde même récupérait tout l’imparfait, et l’abrogeait, l’anéantissait, installant à sa place, une fois pour toutes, l’élégie de l’origine exactement reconnue, fondée, accusée dans la musique la plus douée de regret qui fut jamais ».

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Il y a tant encore en nous de chemin dans notre forêt obscure, tant de chemin à poursuivre ou àtracer sans savoir où l’on va, mais tu as dû voir une fois une clairière quelque part, peut-être la musique que votre père se passait le dimanche, peut-être vos mères ou vos enfants, peut-être la réminiscence d’un coursd’italien sur la Divine Comédie, enfin Dieu sait quoi qui nous fait, bœufs etcons, continuer à cheminer dans l’obscurité du jour…

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Salonique, ce 17 mars. - Grisaille humide sur Salonique, posant une brume épaisse sur tout le front de mer. Du restau en attique de l’Electra, j’ai eu tout loisir d’admirer la vue sur ce néant ouaté, avant de marcher de la place Aristote à l’autre bout de la baie, bientôt attiré par une rumeur qui me semblait celle d’une manif – et de fait je voyais, bien au-delà de la statued’Alexandre, un cortège scandé par des rythmes de fanfare  et surmonté de drapeaux et de calicots. J’ai donc pressé le pas sous l’effet de la curiosité, mais le rassemblement n’avait rien de politique ni de protestataire: juste un cortège de lycéens flanqué de joyeux fanfarons, saluant l’apparition du premier soleil de fin de matinée avant de se disperser sur les quais. Tout cela me rappelant, au vol, mon arrivée à Salonique en 1993, juste après le congrès de l’orthodoxie mondiale en Chalcydique, théâtre de vrais délires nationalistes des religieux serbes applaudis par les Grecs de gauch et de droite – et combien la jeunesse de Salonique m’avait alors paru libre et belle !

Le long des quais, d’ailleurs, m’a frappé ce matin l’image de deux jeunes gens assis face la mer, comme enveloppés de brume etplongés dans je ne sais quelle rêverie…

Sur le chemin du retour, je me suis arrêté à la hauteur de trois musiciens macédoniens en jeans, que j’ai écoutés en me rappelant les nouvelles solaires et fruitées de Jivko Cingo, puis je leur ai filé une pièce et me suis arrêté dans un Starbucks pour me rappeler mes traversées balkaniques.

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Celui qui se dit cathare parce qu’il tousse / Celle qui esttrop coquette pour marner / Ceux qui mordent la poussière d’étoiles, etc.       

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À La Désirade, ce 20 mars. - Bonne nuitréparatrice après Amsterdam, Athènes et Salonique, et demain Bratislava etKosice. Merci au sommeil. Est-on assez conscient du bienfait du sommeil danscette putain de société d’agités qui ne parle que wellness pour mieux produire ? Bien mieux : dormons. Et rêvons endormant. De l’écume du sommeil jaillira la vie nouvelle du matin. On coupe lescouilles d’Ouranos et c’est Aphrodite qui se pointe, précise Peter Sloterdijk…

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Dans le vol de Genève à Vienne, ce 21 mars. - Il fait ce matin, à 8000mètres d’altitude, un temps de plein azur approprié à un premier jour de printemps, et c’est l’esprit aussi clair que je reprends la lecture de Bratislava de François Nourissier, vingt ans après une première lecture où je n’aurai pas pu, sans doute, apprécier tout le sel et le poivre de ces variations sur le vieillissement et la décrépitude.

« L’homme s’abîme comme le vin vieillarde », écrit donc Nourissier, ou ceci qui n’est pas mal non plusdans le registre râleur et tonique à la fois, qui me rappelle aussitôt le revigorant In memoriam de PaulLéautaud : « Une agonie, n’est-ce pas du bon pain pour le littérateur ».

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Ce qui me frappe, chez Milan Kundera, est un mélange sans pareil de luciditésarcastique et de tendresse. Enfin sans pareil ou presque, car je m’y retrouve.Ma propre lucidité exulte à se trouver ainsi un écho à chaque page de Risibles amours. Il ne cesse de rire deses amours-là en me rappelant les miennes. La Danièle de mes quatorze ans àchignon choucroute style Danièle Gaubert (j’avais découpé l'image de celle-ci dansCinémonde), la Batave passionnée de cheval de mes seize ans à Levanto. La cheftaine scoute Elsa que j’emmenai au Paddock et qui me laissa tout payer. Mon amour fou de pédophile de dix ans, genre loulou du Signe de Piste. Entre autres… Toute une époque à revisiter à travers une frise de personnages et autant de situations reconstruites. J'appellerais ça aussi  Risibles amours...

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Dans le bus de Vienne à Bratislava, ce 23 mars. - Passablement vanné, ce soir, après le voyage d’hier de Kosice à Presov, une nuit à laPension Adam et, ce matin, ma conférence à l’Université, après quoi j’ai déjeuné avec deux jeunes profs, Jan et Daniel, et me suis fait ramener en voiture de Presov à Kosice où j’ai repris l’avion pour Vienne.

Tout ce tremblement pour Maître Jacques, que je crois avoir bien défendu, mais dont je me demande si mes auditeurs (plutôt auditrices, d’ailleurs) le liront jamais. Or je n’ai même pas à me le demander: j’ai fait cette tournée du mieux que j’ai pu, je crois qu’elle arépondu aux attentes de mes commanditaires confédéraux – en tout cas, tous ceux qui m’ont reçu avaient l’air content, alors…

Un détail révélateur m'est cependant apparu ce matin tôt l'aube, comme je prenais l'air dans un jardin public désert, aumilieu duquel se dressait le monument d'un écrivain visiblement très vénérable et vénéré, mais dont j'ignorais absolument tout. Le Chessex du coin, probablement, qui n’aura jamais eu droit à sa tournée dans nos facs…

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Touché, cematin, par la lecture du livre de Bernard Pivot intitulé Les mots de ma vie où il me cite, sous la rubrique Amie, pourl’usage que je fais de l’expression mabonne amie. Ce bonhomme est attachant, c’est un véritable amateur, au sens de celui qui aime, et j’aime sa façon de décliner l’Admiration, pour citer l’un de ses premiers mots-fétiches, qui est aussi le mien.

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Cap d’Agde, ce 22 avril. - Nous avons remis le cap au Sud en douceur, sur une route point trop encombrée. Ma bonne amie a bien « assurée » malgré sa grande fatigue de ces derniers jours, et je lui ai lu La Plaisanterie entre deux arrêts, presque sans discontinuer. À l'arrivée nous attendait un grand vent de mer sur les dunes, que nous retrouvions après trois ans d’absence. Or je me réjouis de ce break avec LadyL. Vivre un peu à poil dans l’air salé ne peut que nous faire du bien, et lire,écrire, dessiner, pratiquer l’aquarelle - tout ça tout librement.       

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On apprend ce matin,  aux actualités télévisées françaises, qu’un père a tué début avril sa femme et ses quatre enfants à Nantes, que des soldats américains font du karaoké avec Britney Spears en Afghanistan et que les automobilistes en partance pour le Sud sont engagés à communiquer avec le site Autoroute.com pour signaler le moindre« événement° de la « scène routière ». Tout le monde devient« acteur ».  À part ça"rien à signaler". Tout est "sous contrôle".

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La Plaisanterie de Kundera  m’apparaît aujourd’hui comme un grand livre du second demi-siècle européen. C’est un roman qui combine une extrême lucidité et une tendresse jamais mielleuse, exprimant la tragédie d’une époque avec un mélange d’humour sarcastique, de bonté et de poésie, d’une rare finesse.Surtout, j’ai l’impression d’y retrouver notre jeunesse avec tous ses ridicules et sa naïveté, mais aussi sa sincérité et sa juvénilité – c’est cela même : la juvénilité de la jeunesse y est montrée et c’est cela qui nous en fait pardonner les erreurs, sans trace de moralisme ni de mauvaise foi. 

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Ce que je ressens de la peinture se résume essentiellement à cette formule : ceque je vois me regarde. Cela m’a pris vers quatorze ans avec Utrillo, dont lesrues hivernales, les murs décatis, le décor de théâtre désolé à petites silhouettes noires, le dôme vaguement oriental du Sacré-Cœur et les arbres décharnés, me regardaient et me parlaient, pour ainsi dire, mélancoliquement ; et de là me vient aussi le goût de certaines couleurs alliées, à commencer par un certain vert et un certain gris, la base fatale d’un certain blanc cireux (chez Courbet aussi, ou chez Vlaminck) et les bleus froids comme la douleur de solitude, enfin les rouges et les oranges de la sensualité dont le feu prend dans l’autoportrait de Munch découvert tant d’années après…

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Questions à poser à une soirée chic aux gens qui se disent libérés: comment vivez-vousréellement ce vous appelez votre épanouissement-sexuel-à-tous-les niveaux? Oserez-vous en parler ce soir devant les Mortier ou les Moser ?  Pourrez-vous en parler sans gêne et sansricaner ? Et vos enfants se mêlent-ils à vos conversations à ce propos lors de vos barbecues ? Vos enfants vous ont-ils raconté leurs expériences hétéros ou homosexuelles ? Ainsi de suite: dans le genre des questionnaires à la Max Frisch.

Le seul hic, c’est que nous fuyons les soirées chic…

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« L’homme est parfait ! »,s’exclame Alexandre Soljenitsyne dans la forêt moscovite où l’interroge le cinéaste russe Alexandre Sokourov, dans ses remarquables Conversations avec Soljenitsyne. Or quel écrivain, au XXe siècle, aura mieux vu et décrit l’imperfection humaine ? C’est tout le paradoxe de la vie et de l’œuvre  de ce nouveau Dante, furieux témoin des enfers et radieux lutteur, prophète fulminant et merveilleux témoin des « invisibles » qui ont souffert par millions sans voix pour le dire, mais aussi chantre de la simple vie, poète limpide de l’harmonie. 

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On lisait dans Le Matin, la semaine passée, un grand titre annonçant qu’un Suisse sur quatre a déjà participé à une partouze. J’aimerais bien voir ça. J’aimerais bien savoir qui a été interrogé et comment cela s’est fait. Pour ma part, fréquentant un milieu de gens variés, plutôt émancipés par rapport  à la moyenne, mais pas vraiment délurés pour autant, que je sache en tout cas, je doute que, sur cent personne que je pourrais interroger, vingt-cinq aient déjà pratiqué l’amour à plus de deux ou trois, vraiment j’en doute. Si je ne prends que le personnel du Matin, est-il plausible que, sur 100 collaborateurs, vingt-cinq aient déjà partouzé ? Et sur les membres de larédaction en chef de 24 heures, laquelle ou lequel ?

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Rien ne se fera sans esprit de suite ni sans acharnement à continuer coûte que coûte, surtout si ça coûte, et d’autant plus que ce qui coûte le plus est gratuit aux yeux du grand nombre. L’art est aussigratuit que l’air et aussi vital, sauf que l’air est donné et que l’arts’acquiert de haute lutte : mais c’est aussi un don à l’autre sens duterme, et cela aussi m’est cher. Renouer serait donc ce don que nous faisons enreconnaissance de ce jour donné chaque jour que Dieu fait.

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À La Désirade ce dimanche 26 juin. - Merveille de ces jours d’été. Bénédiction de l’aube et de la matinée, de la terrasse ombragée et des chants d’oiseaux. Merveille de tout cela simplement qui, le soir, semble vouloir s'éterniser.


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