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Mémoire vive (34)

Publié le 17 octobre 2014 par Jlk

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Me semble parfois que la littérature actuelle (surtout française) ne dit à peu près rien de l'état du monde actuel; rien de la réalité nouvelle dans laquelle nous sommes immergés et nous débattons; à peu près rien qui m'intéresse, personnellement en tout cas; rien qui puisse m'intéresser autant que les films de Fassbinder que je suis en train de me repasser à la file. Or ce qui m'intéresse chez RWF, comme chez une Patricia Highsmith, c'est la réalité contemporaine traduite par des situations significatives.

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Si je m'intéresse à la théorie mimétique de René Girard, ce n'est pas tant pour la théorie mais pour les exemples que celle-ci module. Le système auquel il tend me gêne, au demeurant, par son tour, précisément, systématique.

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Lorsque je lui parle du couple que forment, à ce que m'a dit quelqu’un, l’éditeur Bernard de Fallois et son factotum Claude Jaunis, ma bonne amie remarque que ça ne l'étonne pas étant donné qu'il y a « toujours une bonne derrière un curé ». Or l'expression est particulièrement tordante s'agissant de BdF. Sacrées bonnes femmes et leur bon sens !

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Retour à Tchékhov. Je me disais ce matin qu'on revient à Dostoïevski comme à une plaieAu pire et au meilleur de l'humain, sur des montagnes russes. Tandis que Tchékhov nous attend un peu comme un médecin  de campagne, sage et désabusé, attentif et encourageant. Chestov a-t-il raison de le voir si noir ? Probablement. Mais à dose homéopathique, sa noirceur, comme celle de Patricia Highsmith, peut constituer un tonique.

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Ceci que je relève dans Une année sabbatique d'Alain Gerber: « Être un exemplaire unique est un privilège, oui, mais le plus redoutable de tous". 

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Il y a quelque chose d'un Tchékhov teigneux chez Rainer Werner Fassbinder, qui se voit le mieux dans ses films les moins « visibles », au sens d'une mythologie allemande d'époque, comme il en va de Maman Küsters va au ciel, datant de 1975.

  

On pourrait s'étonner, à propos de cette date, que ce film réaliste à l'esthétique si peu flatteuse, évoquant parfois les images véristes des séries allemande genre Derrick, fasse suite immédiate  au délicat Effi Briest, apparemment plus séduisant avec ses beaux visages léchés et ses belles toilettes, ses beaux intérieurs et ses beaux meubles, ses beaux cadrages et ses beaux fondus au blanc, et pourtant le fonds de désarroi sondé par RWF  est le même en dépit de ce qui sépare les univers de la jeune fille « de la haute » et de la femme d'ouvrier au faciès boucané, lequel  rappelle en outre la vieille protagoniste du mémorableAlexandra de Sokourov dans le registre des Mères Courage...

  

La tragédie fond littéralement dans la pauvre cuisine  de maman Küsters (Brigitte Kira), en train de visser des éléments de prises électriques au titre de petit job d'appoint, avec son grand fils taiseux (Armin Meier) et sous le regard revêche de sa belle-fille enceinte jusqu'aux oreilles, quand elle apprend que son mari Hermann , le bon et doux Hermann, vient de se suicider dans son atelier d'usine après avoir flingué le fils du directeur.  Dans la foulée immédiate, avec la célérité de vautours fonçant sur une charogne encore saignante, les médias investissent l'humble logis, notamment représentés par un prédateur plus suave et vicieux que les autres du nom de Niemeyer, qui fera du désespéré un assassin monstrueux en déformant tout ce que lu a confié Maman Küsters. Mieux: il s'acoquine au passage avec la fille de celle-ci, Corinna (Ingrid Caven), entraîneuse de cabaret en passe de commercialiser son premier disque de chanteuse "à texte", genre ange bleu en plus trash et ne reculant devant aucune pub. Son premier "song", qu'elle interprète publiquement en présence de sa mère, est ainsi présenté comme une composition sensationnelle de "la fille de l'assassin de l'usine". Mais il y a aussi des "bons" pour réconforter Maman Küsters, incarnés par un couple de bourgeois communistes impatients de donner une signification politique au geste du désespéré. Or  Maman Küsters est essentiellement sensible àl'humanité de leur accueil, avant de prendre conscience de l'injustice subie par son prolo de mari et de s'inscrire au parti pour honorer sa mémoire. Un jeune activiste, cependant, la met en garde contre la récupération dont elle fait l'objet et s'efforce de la convaincre de rejoindre un groupuscule d'actionviolente. Tout cela, qui fait satire d'époque, n'en a pas moins des résonancesencore vives, mais c'est à un autre niveau que RWF nous touche  en revenant avec insistance sur le visage engros plan de Maman Küsters (la très remarquable Brigitte Kira), que l'épilogue violent laisse littéralement interdite et sans voix.  

Et c'est alors qu'on retrouve Tchékhov et son immense frise de personnages également largués, à divers étages de la société russe d'avant les révolutions ou, dans un registre moins tragique du point de vue individuel, la formidable Alexandra de Sokourov descendue à Grozny pour voir de près comment on accommode la jeune chair à canon.

  

Les socialistes de son temps ont lourdement reproché à Tchékhov de ne pas s'engager assez explicitement sur le front politique, alors même que ses récits constituent, sans doute, la fresque la plus détaillée de la société russe et deses misères. Dans un tout autre contexte, on a aussi reproché à RWF lesambigüités de son observation sociale, comme on les a reprochées à un Dürrenmatt.

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Or il s'agit aujourd'hui, je crois, de relire les pièces et les romans de celui-ci, autant que les essais d'un Pasolini, et de revoir les films de Fassbinder qui continuent décidément de « faire mal », en se rappelant que la littérature ou le cinéma, non contraints par telle ou telle idéologie plaquée, ont encore des choses importantes à montrer et à dire.              

  

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J'ai retrouvé hier l'univers de Tchékhov avec émotion. On revient à Anton Pavlovitch comme à un ami qui ne hausse jamaisle ton, sans cesser de montrer le monde tel qu'il est. Chestov voit en lui l'auteur russe le plus noir qui soit, mais ce désespoir, je dirais plutôt cette désespérance réaliste est fraternelle et colorée d'un demi-sourire. Aussi,chacun de ses récits m'en inspire d'autres. Je relis Volodia, en lequel je vois comme une quintessence de  l'adolescence humiliée, et plusieurs récitsde la même sorte me viennent à l'esprit. Par ailleurs il y a un Tchékhov chrétien que Chestov ne voit pas, évident dès L'étudiant...

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Le thème de la prisonnière, déjà bien perceptible dans Effi Briest (1974), se retrouve exacerbé dans Martha (1975), dont la puissance expressive  lancinante n'a rien perdu aujourd'hui de son impact.

Sous les apparences d'un thriller glamoureux à la fois hollywoodien (on pense à Douglas Sirk et à Hitchcock) et viscontien (on se rappelle les décors de Senso), RWF dessine un couple de personnages  magnifiquement habités par Margit Carstensen et Karlheinz Böhm,dont  c'est la première apparition dans la "famille" de RWF. Au demeurant, c'est une histoire"allemande" que raconte Martha, où l'on retrouve le "froid" affectif et social d'Effi Briest et de L'Amour est plus froid que la mort, premier long métrage de Fassbinder. Des trouvailles, qui sont du pur Fassbinder, ponctuent une mise en scène et en images (Michael Ballhaus, dont le témoignage en Bonus sur le tournage du film est extrêmement intéressant) des plus élaborées, sans rien pourtant du haut esthétisme des maîtres décorateurs que sont un Lubitsch, un Welles ou un Visconti. 

RWF reste une espèce de voyou, et la séquence où, dans le Luna Park, après un tour du couple en Grand Huit qui la fait vomir au coin d'une baraque foraine, Helmut crie à Martha qu'il veut l'épouser alors qu'elle se relève à peine de ses vomissures, relève d'un humour grinçant réjouissant dans le registre mélo-sarcastique. Michael Ballhaus raconte d'ailleurs que l'équipe du film s'est bien amusée à tourner les scènes les plus pénibles du film...

Ce qu'il y a de passionnant, chez RWF, c'est que son regard sur la lutte des classe ou la guerre des sexes n'est jamais réducteur et moins encore flatteur. Dans Le Droit du plus fort,ainsi, la sécheresse de coeur et le snobisme du bel amant friqué de Fox sont aussi sordides que les mesquineries des gays que celui retrouve dans son bar habituel, et le même manque d'humanité  se retrouve chez les communistes de salon de Maman Küsters s'en va au ciel et chez les nantis puants de Martha.  

Ce film déchirant pourrait être rapproché, aussi, du Journal d'Edith de Patricia Highsmith, en cela qu'il montre une femme à la fois fragile et originale, intelligente et sensible, verser peu à peu dans la parano faute d'amour. On sourit en outre de voir le présumé suave Karlheinz Böhm, devenu célèbre pour son identification à l'empereur François-Joseph de la série consacrée à Sissi, camper ici un ingénieur au coeur de béton armé et aux pulsions de marteau-piqueur, épris d'ordre et tout imbu de domination masculine, jusqu'au sadisme. La première scène du coup de soleil imposé, assorti d'un quasi viol, est une séquence d'anthologie, et la montéeaux extrêmes qui s'ensuit est à l'avenant, même si la violencemontrée est moins efficace, du double point de vue émotionnel et artistique, que ses manifestations suggérées ou juste entrevues.

À cet égard, la fin spectaculaire du film, après l'accident de voiture dont Martha sort paralysée à vie, donc livrée sur fauteuil roulant à son persécuteur, m'a semblé plus conventionnelle au terme d'un film âpre et pur,d'une cinglante beauté...     

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Repris ce matin la lecture de L'illusion féconde de Gustave Thibon, mon bon conseiller de toujours. Qui écrit ceci: "La mort seul éclaire la vie. Et l'homme ne prend conscience de ses racines qu'à l'heure de l'arrachement".

Et ceci encore de Gustave Thibon: "Il faut aimer Dieu comme s'Il n'existait pas".


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