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Un enterrement pas ordinaire (3)

Publié le 30 octobre 2014 par Feuilly

Tout cela pour dire que l’enfance des fils de Victor fut particulièrement dure et que leur père avait une manière bien à lui de leur apprendre le droit chemin. Au point que lorsque l’aîné eut seize ans et qu’il tenta un jour de stopper la main qui allait s’abattre sur lui, il s’ensuivit une rixe dont il ne se remit jamais tout à fait. Non pas physiquement, car toutes les blessures du corps guérissent, mais mentalement. Il était resté comme un peu hébété et renfrogné. Plus un son ne sortait de sa bouche et quand il traversait le village, il rasait les murs d’un air sournois. Ses deux frères, qui n’avaient pourtant pas subi la même correction, avaient eux aussi cet air sournois des personnes qui ont souffert et qui attendent leur heure pour se venger.

Quant à la fille, qui était d’une grande beauté, il semblerait qu’elle n’ait jamais été frappée par son père, lequel lui vouait une grande affection. C’était même tellement visible, cette passion qu’il lui témoignait, que certains avaient laissé sous-entendre qu’il s’était passé des choses une fois que la petite avait eu treize ans. Mais comment voulez-vous prouver cela ? Et de toute façon mieux valait ne rien répéter si on ne voulait pas avoir d’ennui. Après tout, les histoires de famille ne regardent pas les voisins et ce qui se passait chez Victor, les rares jours où sa femme Marie parvenait à trouver un peu de répit chez sa mère, ne concernait que lui. La seule chose qui était sûre, c’est que la petite, une fois qu’elle eut atteint elle aussi ses seize ans, devint aussi taciturne et aussi renfermée que ses frères. On voyait briller dans leurs yeux à tous une sorte d’éclair glacé qui faisait peur car on ne savait pas trop si c’était la conséquence des sévices subis ou au contraire une sorte d’atavisme où s’exprimait le caractère méchant de leur père.

Bref, pour nous résumer, on peut dire que personne au village n’aimait Victor, ni les villageois qui le respectaient extérieurement tant ils le craignaient, ni les membres de sa propre famille où chacun, semble-t-il, avait quelque chose à lui reprocher. Les jours, les mois et les années s’écoulaient pourtant sans que rien ne vînt rompre cette espèce de fatalité. On se serait cru dans une tragédie antique, où les dieux décident à la place des hommes et les écrasent de leur volonté, sauf qu’ici les hommes ne décidaient plus rien du tout. Chacun avait accepté son destin, qui était d’être dominé par Victor, et la présence quotidienne du tyran dans les affaires de tous n’arrangeait évidemment rien. C’était comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la vie du village et il ne se passait pas un jour sans qu’on ne se demandât quelle brimade on allait encore devoir essuyer, quelle insulte accepter ou quel coup bas recevoir. Si on en parlait entre soi, ce n’était jamais en public, sur la place du village ou sur le parvis de l’église, après la grand-messe. Non, cela eût été trop dangereux, car si personne n‘aimait Victor, il se serait bien trouvé une langue de vipère pour aller lui raconter ce qui se disait sur son compte. En effet, les plus faibles savent parfois tirer parti des circonstances et se servir du pouvoir en place pour régler leurs petites querelles domestiques. On avait déjà vu cela pendant la guerre où certains, sans collaborer le moins du monde avec l’occupant allemand, s’étaient servis de cette force d’occupation étrangère pour dénoncer arbitrairement et sans preuve des voisins avec qui ils avaient eu un petit différend. Dès lors, en ce qui concernait Victor, chacun se montrait de la plus grande prudence et si on parlait pour en dire du mal, c’était entre amis sûrs, le soir à la veillée, quand les enfants étaient au lit. Et encore, on chuchotait alors à voix basse et de préférence en l’absence des femmes, qui ont toujours bien du mal à garder un secret.

Et qu’est-ce qu’on disait donc ainsi tout en se réchauffant auprès de l’âtre ? Pas grand-chose, finalement, sauf que la présence de ce Victor était quand même bien dure à supporter et qu’il fallait sans doute voir dans tout ça une manifestation de la volonté divine. Cependant, on avait beau chercher quel crime on avait bien pu commettre pour mériter pareille punition, on ne trouvait rien. On était même allé interroger discrètement le nouveau curé, qui avait compati, n’aimant pas beaucoup lui non plus ce monsieur Victor qui terrorisait ses ouailles, mais qui n’avait pu donner aucune explication, malgré tous les livres de théologie qu’il avait lus. On était rentré chez soi un peu frustré et on s’était dit que c’était bien le peine de faire autant d’années d’études et d’avoir toujours le nez plongé dans un bouquin si c’était, au bout du compte, pour être incapable de donner la moindre explication aux injustices de la vie. Mieux valait être fermier et traire ses vaches, au moins on était au bon air et on avait au fond un gros bon sens que ces gens instruits n’avaient pas. Et c’est ce gros bon sens qui leur disait que s’il était impossible de s’en prendre directement à Victor, il fallait cependant être patient car la roue de la fortune finit toujours par tourner. Qui sait ? Il pourrait bien lui arriver malheur un jour, à ce tyran, et puisque personne n’osait se mettre en travers de sa route, le destin s’en chargerait peut-être lui-même.

En attendant, ce jour-là, quand Victor était parti une fois de plus à la chasse et qu’il avait fallu enfermer les chiens, on avait bien oublié toutes ces considérations sur la patience et la roue du destin. Non, une fois de plus on avait bougonné tout en espérant qu’il n’y aurait pas trop de dégâts et qu’on ne perdrait ni bétail ni animal domestique. On avait donc suivi attentivement la progression du chasseur en étant attentif à ses coups de fusil. Après la sieste de midi, cela avait canardé ferme vers le Bois à Ban, sur les hauteurs méridionales, là où la forêt est constituée de hêtres et de chênes centenaires. Plus tard, c’est du côté de Feuilly qu’on avait entendu les détonations, puis plus tard encore vers Ramébuchaille. Enfin, le dernier coup avait retenti près de la Besace, beaucoup plus près du village. Il devait être environ dix-huit heures et le soleil n’allait plus tarder à se coucher. Cependant, comme c’était le jour où on passait à l’heure d’hiver et que le lendemain il ferait noir beaucoup plus tôt, on pouvait supposer que le chasseur allait profiter au maximum de cette heure qui lui était encore donnée. Eh bien non, à la surprise générale, on n’avait plus rien entendu. A dix-neuf heures il faisait noir et la chasse était forcément finie. Le gros quatre-quatre n’allait pas tarder à apparaître et il faudrait encore s’aventurer dans la forêt et partir à la recherche du gibier. Comme si on n’avait pas autre chose à faire ! Comme si les vaches n’attendaient pas pour la traite et comme si les cochons ne réclamaient pas leur pitance ! 

On se mit donc à l’ouvrage, mais tout en guettant le moindre bruit de moteur. Dès qu’un véhicule approchait, chacun interrompait ce qu’il faisait et dressait l’oreille. Etait-ce lui ou n’était-ce pas lui ? Une Citroën jaune, non, ce n’était pas lui, mais le curé qui rentrait à son presbytère. Puis ce fut le gars qui travaillait dans les bureaux de la préfecture, avec sa Peugeot, puis le boulanger qui rentrait de sa dernière tournée avec sa camionnette. Il y eut encore une bétaillère, deux tracteurs et le vélomoteur du fils Durand.  Puis plus rien. On avait terminé ce qu’il y avait à faire : les vaches étaient retournées au pré, les cochons se goinfraient comme des porcs, c‘était le cas de le dire, les véhicules agricoles étaient rangés dans les hangars et les poules dormaient déjà. Mais point de chasseur klaxonnant pour qu’on vînt l’aider. Curieux. Le bougre aurait-il trouvé quelque fille égarée dans les bois et prenait-il un peu de bon temps ? A cette pensée, chacun alla vérifier que toute la gent féminine était bien présente sous le toit familial. Ouf ! C’était déjà un souci en moins. Comme cela ne servait à rien de se mettre à table pour le dîner, puisqu’on allait quand même devoir s’interrompre bientôt, les hommes se mirent à sortir de chez eux et à discuter les uns avec les autres. On parla de la pluie, du beau temps, de la Toussaint qui approchait, du blé qui avait bien donné cette année, des quotas laitiers, et du nouveau curé, qui ne semblait pas trop aimer les riches, celui-là, ce qui était certes une bonne chose. Puis on râla ferme sur ce Victor qui en prenait vraiment un peu trop à son aise. Une chose était de l’aider, mais si ça continuait on allait se retrouver à minuit passé à chercher ses fichus sangliers. Il y avait quand même des limites ! Bon tout le monde ronchonnait, mais chacun savait au fond de lui-même qu’on se précipiterait tous dès que le gros quatre-quatre ferait son apparition. En attendant, il était maintenant plus de vingt heures et on avait faim ! C’est alors qu’on vit passer le fils de Victor avec son propre quatre-quatre. Il traversa la place, contourna l’église et prit la direction des bois. Ben ça alors ! Il se passait assurément quelque chose d’anormal. 

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