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Christophe Grossi, Ricordi par Angèle Paoli

Publié le 09 novembre 2014 par Angèle Paoli
Christophe Grossi, Ricordi,
Éditions L’Atelier contemporain |
François-Marie Deyrolle Éditeur, 2014.
Dessins de Daniel Schlier.


Lecture d’Angèle Paoli


AMARCORD

Ricordi. « Mi ricordo ». Io mi ricordo. Je me souviens. « Je se souvient », corrige et énonce Christophe Grossi dans la « postface » de son ouvrage, Ricordi. Qui se souvient ? De quels rouages minuscules le « je » qui se souvient est-il l’agencement ? De quel « héritage » les souvenirs égrenés au fil des pages par l’écrivain d’origine italienne sont-ils à la fois le témoin et le passeur ?

Dispersés enfouis éclatés morcelés, les ricordi qui émergent du recueil de Ricordi, convoquent une multiplicité de mémoires. Celle des « aïeux qui ont fui la Lombardie dans la première moitié du XXe siècle », mais aussi de tant d’autres, constituées d’autres histoires et « de vies arrachées au vide ». Celle, invisible et silencieuse, de toute une génération marquée par les mêmes éclats les mêmes noms les mêmes événements qui touchent à la péninsule italienne. Ainsi l’Italie présente entre les pages de Ricordi suscite-t-elle en chacun de nous tout un kaléidoscope d’images mouvantes. Par touches successives — points lumineux et flashs stroboscopiques qui font cligner des yeux — le lecteur reconstitue « son » Italie. Politique culturelle technicienne engagée divisée concrète et abstraite à la fois, mais colorée et contradictoire. Violente et passionnée. Vivante. Revient à la mémoire, dans le jeu incessant oubli | souvenir | oubli, ce qui fut jadis et qui ressurgit le temps d’une lecture, éclairs se regroupant en autant de faisceaux où se juxtaposent — comme en un puzzle géant — littérature cinéma inventions technologiques concours et prix en tous genres… guerres et conflits ayant éprouvé durement et durablement la société italienne. Autant de pièces qui appartiennent à l’inconscient collectif et qui renvoient à l’histoire d’un pays à ses morcellements à ses mensonges à ses contradictions à ses compromissioni, à ses désirs et à ceux qui furent les nôtres. Se souvenir et oublier. La litanie des « Mi ricordo » s’ouvre sur une étrange intimation à l’oubli.

1. Mi ricordo
que quelqu’un a parlé dans l’obscurité,
quelqu’un a parlé, dans le noir quelqu’un vient de dire Oublie.

Oubli que l’on retrouve à plusieurs reprises dans le recueil, fixant le motif qui a présidé à ce travail d’écriture :

469. Mi ricordo
que j’ai commencé à écrire Mi ricordo non
pas pour me souvenir mais parce que j’ai tout oublié.

Souvenir et oubli forment ainsi les deux versants de la mémoire, chacun s’enrichissant, par aimantation autant que par transformations, de nouveaux motifs. Mémoire fragmentée et plurielle qui échappe de beaucoup à la mémoire individuelle et rejoint celle, plus vaste, de toute une époque.

164. Mi ricordo
qu’il n’a rien oublié de toutes ces années
puisqu’elles ont filé entre d’autres doigts
que les siens.

Des îlots isolés par la mémoire naît tout un archipel. Avec ses creux et ses reliefs. Ses trous ses arrangements ses modifications. Et ses amnésies. Dont parfois semble poindre une légère réprobation ou une forme de regret.

39. Mi ricordo
d’Italiens devenus amnésiques.

Ou encore :

26. Mi ricordo
de ceux qui ont perdu la mémoire de leurs
origines.

Numérotés de 1 à 480, les souvenirs égrenés — dans cette dispersion naturelle propre à la mémoire — réapparaissent à la fin de l’ouvrage dans l’index thématique qui les répertorie. Neuf pages de termes classés par ordre alphabétique. Deux colonnes par page. De ce glossaire émerge un pavé de dates. Concentrées sur la période allant de 1945 à 1960. Incluant aux deux extrêmes 1922 et 1963. Des titres de films ou d’œuvres littéraires. Divorzio all’italiana (Divorce à l’italienne, 243) ; La dolce vita (25, 161, 357) ; Ossessione (Les Amants diaboliques, 54) ; La bella estate (Le Bel Eté, 442) ; Il partigiano Johnny (La Guerre sur les collines, 38, 334). Des noms propres. De villes ou de régions : Genova / Langhe / Pô (vallée)… ; d’écrivains de photographes d’acteurs d’hommes d’État. De firmes. Fenoglio / Pavese / Luzi / Ginzburg ; Giacomelli / Patellani ; Mastroianni / Magnani ; Mussolini, Benito ; Fiat / Olivetti / Premio Strega (Prix Strega)… Chaque occurrence accompagnée d’un ou de plusieurs numéros, renvoyant non pas à un folio (pas de pagination dans cet ouvrage), mais au numéro d’apparition du « ricordo » dans l’ouvrage. De sorte qu’il suffit de se reporter à tel ou tel de ces chiffres pour tisser, à partir d’autres numérotations, un ensemble formant nuage.

Ainsi de la firme « Fiat », répertoriée seize fois. Très vite, les souvenirs qui se déclinent autour de la « Fiat », dépassent les images mythiques de l’inoubliable « Fiat 500 ». Très vite, derrière le charme de la petite voiture, lancée le 4 juillet 1957, apparaissent les conflits sociaux graves qui opposent ouvriers et patrons, travailleurs et tribunaux, militants et pouvoir :

249. Mi ricordo
quand la mobilité physique à l’intérieur
des ateliers des usines Fiat était interdite et
surveillée.

Ou encore

162. Mi ricordo
que pénétrer dans l’usine Fiat avec L’Unità
(le quotidien du Parti communiste italien)
était synonyme de renvoi immédiat.

122. Mi ricordo
quand des centaines d’ouvriers et de cadres
ont été transférés par les hauts dirigeants
Fiat dans des ateliers-frontières.

Tant de violence autour de la petite Fiat 500, pourtant symbole, dans nos mémoires, de liberté, de joie de vivre et de jeunesse éternelle ! violence effacée (volontairement ?), oubliée, qui resurgit ici à partir de la lecture-mosaïque de Ricordi.

De Fiat, je remonte quatre noms plus haut, jusqu’à Fenoglio. Je cherche ce qui relie Beppe Fenoglio et Cesare Pavese (huit occurrences pour Fenoglio et dix pour Pavese). Je saute d’un numéro à l’autre et je redécouvre (je l’avais oublié) que tous deux sont originaires des Langhe, dans le Piémont. Et que tous deux éprouvent la même passion viscérale pour leurs collines.

38. Mi ricordo
du roman La Guerre sur les collines (Fenoglio)

419. Mi ricordo
de celui qui a longtemps cru qu’il resterait
au pied des collines et ne connaîtrait jamais
d’autres paysages. (Fenoglio ? Pavese ?)

429. Mi ricordo
que Cesare Pavese et Beppe Fenoglio étaient
fascinés et obsédés par les collines. (Pavese / Fenoglio)

Mais qu’est-ce donc qui oppose les deux écrivains ? Je m’interroge. À l’engagement dans la résistance de Beppe Fenoglio semble répondre — par antithèse — l’attentisme de Pavese :

113. Mi ricordo
de la guerre de Fenoglio auprès des foulards
bleus dans les collines.

Et, à propos de Pavese :

117. Mi ricordo
qu’on disait que Pavese était un attentiste
mais aussi un écorché vif, un homme
extralucide mais un très grand poète.

Quant au terme « attentisme », il faut se reporter au souvenir 66 pour se faire une petite idée de ce qu’il recouvre :

66. Mi ricordo
de mots étalés : partisan, planqué, attentiste,
fasciste, amnésique, et derrière chacun : un
point d’interrogation.

Ce point d’interrogation ? Une chance pour Pavese et pour tous les lecteurs qui continuent de le lire avec passion !

Si certains mots ou noms regroupent un grand nombre de renvois, d’autres au contraire ne comportent qu’une seule occurrence. Ainsi de Modugno, Domenico.

383. Mi ricordo
de Domenico Modugno qui a remporté
Le festival de Sanremo avec Nel blu dipinto di blu
(Volare)

Pourtant, à partir de ce seul « ricordo », je rebondis et fais résonner ma propre mémoire :

Je me souviens (mi ricordo) des longues traversées nocturnes
en pullman sulla rete autostradale italiana
des élèves d’italien
qui chantaient Volare à tue-tête

Mi ricordo. Mon « je » se joint à celui du poète mais sans doute aussi à celui de nombreux autres « je » anonymes et oubliés qui vibrent encore aux même éclats de mémoire. Ainsi de mémoire en mémoire, la mémoire collective s’augmente-t-elle de nombre de mémoires individuelles, au point que nul ne distingue plus ce qui appartient aux uns aux autres et à tous.

Je n’ai pas de souvenirs de Federico Patellani, « photographe officiel du concours national de beauté ». Mais je me souviens bien de Mario Giacomelli. De l’exposition de photos du Mundaneum de Mons, en Belgique. De la ronde des séminaristes (Io non ho mani che mi accarezzino il volto). Soutanes et barrettes noires. De leurs robes virevoltant sous les flocons de neige. Je me souviens aussi de la série Hospice. Visages ratatinés de vieillards, corps décharnés et déchus. Et de cette autre série, de même inspiration sur le grand âge. Solitude et abandon. Misère. Verrà la morte e avrà i tuoi occhi. Une série de photos (datant de la décennie 1964-1974) qui reprend en écho le titre éponyme du recueil de Pavese.

Je me souviens bien sûr, comme tout un chacun, de Sami Frey. Penché sur son vélo. Pédalant sans relâche sur la scène, égrenant les « je me souviens » de Georges Perec. Souvenirs exhumés le temps d’une représentation théâtrale. Ressuscitant soudain une France engloutie sous tant de décombres. La France des années 1950, à nouveau disparue. Irrémédiablement. Je me reporte à « Perec, Georges », 477. Presque la fin du livre.

477. Mi ricordo
de cet écrivain conseillant que rien de
personnel ne devait être écrit.

Les souvenirs évoqués par Perec sont en effet propriété de tous. À classer au patrimoine culturel collectif des Français. Mais sans doute aussi de bien d’autres.

Je cherche Brainard, Joe. Rien sur le poète américain qui est pourtant à l’origine du texte de Perec. Ne trouvant rien à Brainard, je me reporte à « brouillard ». Deux entrées : 24/462.

462. Mi ricordo
avoir pensé qu’il y a quelques similitudes
entre naître, s’endormir, mourir ou franchir
une frontière dans le brouillard.

Souvenir d’une réflexion personnelle. Qui, tout en rendant compte d’une pensée propre à l’auteur, est compréhensible par tous. Accessible à tout un chacun et que chacun peut s’approprier et faire sienne.

Et 24 :

24. Mi ricordo
d’une marche macabre dans le brouillard, eins
due /uno zwei, des bruits de bottes et de leur
langue ainsi mêlée, vomissante.

Auditif et visuel à la fois, le souvenir lié au « brouillard » rattache l’auteur, né en 1972, à l’histoire du père, de sa famille et de tous ceux que la guerre a contraints à l’exil. Images qui font surgir les images de mort. Mémoire à la fois individuelle et collective. Mémoire d’héritage.

Héritage ? C’est sur ce mot que se clôt le recueil :

480. Mi ricordo
que ces ricordi étaient dispersés, flous,
retenus, perdus, avant de s’imposer en
héritage.

La mémoire ? Un héritage. Qui impose à chacun son poids de passé. Et fixe les contours de nos cartographies mentales. Ainsi en est-il de la cartographie mentale du poète. Constituée de trous de cratères et de lignes à peine ébauchées, l’Italie se dessine mouvante fugace et précise pourtant. Est-ce toujours celle de Christophe Grossi ? N’est-ce pas déjà la mienne ?

Les pièces du puzzle émergent, qui viennent s’ajuster les unes aux autres et prendre place dans le paysage intérieur de Christophe Grossi. Paysage qui resurgit parfois un peu plus loin, sous une autre forme, dans un autre « ricordo ». Ou repris en écho par les dessins de Daniel Schlier qui évoquent des imbrications de masques et de visages, déformés par le cri, de corps distordus de cartes et de rocs en équilibre instable taillés dans l’à-vif de la roche. Cartographie palimpseste, sur laquelle, en surimpression, viennent s’imprimer mes propres contours.

Mi ricordo. Je me souviens des films de Federico Fellini. Amarcord. Et des musiques de Nino Rota.

105. Mi ricordo
de la bande sonore de Rocco e i suoi fratelli de
Luchino Visconti — musique de Nino Rota,
chanson interprétée par Elio Mauro.

« Amarcord ». « A m’arcord ». Mi ricordo (en dialecte romagnol). Je me souviens de La Dolce Vita. De la scène du spogliarello dans une villa du bord de mer ; d’Anita Ekberg divinement triste sous les eaux de la Fontaine de Trevi, de l’errance nocturne dans les vicoli de Rome de la star américaine et de Marcello, journaliste raté, de leur rencontre avec le petit chat ; du suicide de l’intellectuel Steiner ; du désarroi des fêtards névrosés, imbibés d’alcool, déambulant au petit matin, au sortir d’une nuit orgiaque, sur une plage où vient de s’échouer une baleine tirée par des pêcheurs ; de la jeune serveuse, rencontrée la veille dans un restaurant de la plage, qui appelle Marcello sans parvenir à ce qu’il l’entende et sans pouvoir le rejoindre. Je me souviens du cinéma de Fellini. Amarcord. Et de tant d’autres. Mais le monde de Cinecittà, avalé par de nouveaux monstres, a disparu. Est-ce de disparition que Christophe Grossi veut parler lorsqu’il écrit :

391.Mi ricordo
que les ricordi peuvent reculer.

Peut-être. Recul. Et disparition. Une image glisse. Fugace et imprécise. Celle des fresques de la Rome antique. Disparues aussitôt que mises au jour. Soufflées au contact de l’air. À jamais effacées. Perdues. Fellini / Roma.

Face aux incertitudes de la mémoire, à ses imperfections approximations fluctuations mensongères arrangements, que reste-t-il ? Face à la malléabilité de la mémoire et aux inventions qu’elle sécrète, Christophe Grossi répond qu’il reste l’écriture. Pas moins mensongère pourtant et tout aussi illusoire. Mais davantage fiable. Parce que cernable dans l’espace et dans le temps.

L’écriture, alors ? Une injonction. Un commandement qui revient à plusieurs reprises, pareil à une nécessité impérieuse, inévitable :

257. Mi ricordo
ne veut pas dire je me souviens mais je voudrais
ne plus oublier ou j’imagine des souvenirs ou tais-
toi : écris plutôt !

Écrire donc. Se résoudre à. L’écriture. « Cette pratique de faussaire ». Pour compenser l’absence. Une absence partagée d’où émerge une présence. Réelle présence.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli
Grossi



CHRISTOPHE GROSSI

Christophe Grossi

Source

■ Christophe Grossi
sur Terres de femmes

→ [Mi ricordo] (extrait de Ricordi)

■ Voir aussi ▼

→ la fiche de l’éditeur sur Ricordi
→ (sur [déboîtements]) une présentation de Ricordi lors d’un entretien de Christophe Grossi avec Delphine Japhet
→ (sur Les Carnets d’Eucharis) une note de lecture de Nathalie Riera sur Ricordi
→ (sur Liminaire) une lecture de Ricordi par Pierre Ménard
→ (sur lelitteraire.com) une recension de Ricordi par Jean-Paul Gavard-Perret
→ (sur remue.net) une recension de Ricordi par Sébastien Rongier



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