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Les vraies conneries du Chat

Publié le 22 décembre 2014 par Legraoully @legraoully

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Nous disions hier que certaines citations du Chat de Philippe Geluck ne sont qu’apparemment absurdes et sont en fait pleines de bon sens ; mais l’inverse est vrai aussi : certaines phrases de ce loquace matou semblent pleines de sagesse, mais il peut alors être complètement à côté de la plaque ! Voyez plutôt :

« Si la méchanceté n’existait pas, il n’y aurait aucun mérite à être gentil. » Il est courant que l’on dise, pour relativiser un fléau, que s’il n’existait pas, la vie serait moins savoureuse ; ça a l’air imparable, mais il est aisé d’y répondre qu’en fait, nous n’en savons rien puisqu’un monde totalement exempt de ce fléau n’a jamais existé, n’existe pas et n’existera très probablement jamais. Ainsi, un monde totalement exempt de méchanceté relève de l’utopie : comment être sûr qu’il n’y aurait effectivement aucun mérite à être gentil dans un cas qui ne peut de toute façon pas se présenter ? C’est d’autant plus impossible à savoir qu’entre les deux contraires que sont la gentillesse et la méchanceté, il n’y a pas un mur qui les sépare de façon infranchissable mais une multitude d’attitudes intermédiaires. La citation du Chat relève donc du manichéisme. Le Diable lui-même n’est-il pas un ange déchu ?

Diable

« Je dis parfois des choses tellement intelligentes que je ne les comprends pas moi-même. » Combien de générations de cuistres, avec leurs discours lénifiants et tarabiscotés, n’ont-ils pas réussi à faire croire que plus leurs propos étaient difficiles à comprendre, plus ils étaient intelligents ? C’est bien sûr totalement faux : les propos les plus intelligents sont aussi les plus intelligibles, ceux que l’énonciateur a su rendre compréhensibles pour le plus large public possible. Si le locuteur ne comprend pas lui-même ce qu’il dit, ce qu’il dit ne peut donc pas être considéré comme intelligent : l’abus du jargon n’est souvent qu’un cache-misère. Plus pertinente est donc cette autre citation du Chat : « Je connais un type qui est tellement con qu’il ne comprend même pas ce qu’il pense. »

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« Vaut-il mieux parler bêtement de choses intelligentes ou parler intelligemment de choses bêtes ? » La réponse est toute trouvée : il vaut mieux parler intelligemment de choses bêtes, l’essentiel n’étant pas la matière elle-même mais la manière de le traiter. Des universitaires ont produit des thèses très intéressantes sur le parler des banlieues ou sur l’image satirique, ce qui indique qu’il n’y a pas de « bon » ou de « mauvais » sujet du moment que l’approche est sérieuse et érudite. Parler bêtement de choses intelligentes, c’est toujours parler bêtement, et la nature intelligente du sujet n’est d’aucun secours pour la qualité du propos.

« Mathématiquement, si c’est un petit pays qui remporte le mundial, ça fera plus d’heureux que si c’est un petit pays. » Le Chat oublie de tenir compte d’une donnée importante qui, pourtant, peut être quantifiée : l’intérêt de la population du pays pour le football. Ainsi, l’Allemagne est un plus petit pays que les États-Unis d’Amérique, mais l’assez maigre engouement de nos voisins d’Outre-Atlantique pour ce qu’ils appellent le « soccer » fait que s’ils gagnaient le mundial, il n’est pas du tout certain que ça ferait autant d’heureux que si l’Allemagne gagnait. Il est vrai que comme les Américains investissent très peu dans ce sport, la probabilité de les voir gagner la coupe du monde est faible.

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« Boire un café est possible, manger un restaurant n’est pas possible. » L’astuce lexicale serait brillante s’il était effectivement impossible de manger un restaurant, mais ce n’est pas le cas. À condition bien sûr que le restaurant ne soit pas un établissement où l’on consomme des plats cuisinés moyennant finance mais un grand pain familial fabriqué dans le Sud de la France dont Geluck, il est vrai, ne doit pas faire une forte consommation dans sa Belgique natale – cette erreur a déjà été relevée par feu André Igwal, voire Fluide Glacial n°292, octobre 2000.

« C’est vite dit ça… Que les footballeurs ne sont pas des intellectuels. Et quand ils font des têtes, alors ? » Grave erreur : c’est justement parce qu’ils font des têtes que les footballeurs tuent dans l’œuf leur capacité à devenir des intellectuels. Il est en effet prouvé médicalement que donner un coup de tête dans une sphère en cuir gonflée à bloc qui vole à toute berzingue fait valdinguer d’un coup tout un stock de précieux neurones. La perte des neurones, consécutive au vieillissement, est inéluctable mais les « têtes » que font les footballeurs ne font qu’accélérer le mouvement. En clair, il est scientifiquement prouvé que le foot rend con et les « têtes » ne font qu’aggraver les choses.

En voilà un qui a fait beaucoup de têtes...
En voilà un qui a fait beaucoup de têtes…

« Au fond, c’est un peu idiot : si les papillons de nuit aiment tant que ça la lumière, pourquoi ne vivent-ils pas le jour ? » Certaines questions posées par le Chat laissent sans voix, mais pas celle-là : il est aisé de lui répondre que ces affreux papillons nocturnes ne supportent pas la lumière du jour, trop forte pour eux, et lui préfèrent la lumière d’une flamme ou d’une lampe qui n’a aucune commune mesure avec celle du soleil.

« Pour faire une bonne caricature de quelqu’un, il faut exagérer ses défauts. Je me demande si dans mon cas ça n’a pas été fait à ma naissance. » C’est une définition courante de la caricature, mais elle est fausse : caricaturer quelqu’un ne revient pas à l’enlaidir mais à en faire une portrait « plus vrai que vrai » qui restitue l’essence même de son visage. De ce fait, on peut tricher : Cabu, grand maître ès caricatures, dessine Bernard Tapie avec un nez de cochon non pas parce qu’il a effectivement un tel nez mais parce que c’est le nez « qu’il devrait avoir », celui qui lui va le mieux, qui s’accorde le mieux avec son type de visage. Mais surtout, on peut exagérer dans un sens ou dans un autre : pour reprendre le cas de Cabu, on lui a souvent reproché de dessiner « trop belles » Édith Cresson ou Ségolène Royal, mais si on les enlaidit, on ne les reconnait pas : pour faire une bonne caricature de quelqu’un, il ne faut pas exagérer ses défauts, il faut faire en sorte que la ressemblance lui saute aux yeux ! Autant dire que si le Chat se trouve laid, un caricaturiste n’y est pour rien…

Votre serviteur avec Cabu.
Votre serviteur avec Cabu.

« Quand un gendarme arrête un pickpocket manchot, comment lui passe-t-il les menottes ? » S’il n’est manchot que d’un bras, la question ne se pose pas ; s’il lui manque les deux bras, de toute façon, j’ai un peu de mal à voir comment il pourrait être pickpocket…

« Logiquement, un animal qui a de la fièvre devrait être plus vite cuit, non ? » Et bien non ! La fièvre est une réaction du corps faisant face à son propre refroidissement : le corps d’un animal qui a de la fièvre n’est donc pas plus chaud mais au contraire plus froid et il est fort probable qu’avant de passer à la cuisson proprement dite, il faudra d’abord le chauffer de façon à éliminer le froid qui est la cause de la fièvre : autant dire que sa cuisson risque fort de prendre deux fois plus de temps que prévu !

« Les anciens disaient verba volant, scripta manent, « les paroles s’envolent, les écrits restent ». C’était d’autant plus vrai qu’ils écrivaient sur du marbre. » C’est l’image que l’on se fait ordinairement de l’écriture dans l’Antiquité, mais ça ne rend pas justice à la variété de supports employés pour l’écriture : papyrus, pierre, tablettes de cire… Mais dans le cas présent, l’erreur est tellement énorme qu’il est inconcevable que ce ne soit pas autre chose qu’une plaisanterie de Geluck.

« Il n’y a pas que les vieux chanteurs dont on publie l’intégrale de l’œuvre. Un type qui sort son premier disque, c’est aussi son intégrale, au fond, si on y pense. » Ce serait vrai si le disque en question comprenait effectivement toutes les chansons écrites et composées à ce jour par l’artiste : pour en avoir parlé avec de nombreux musiciens, je sais d’expérience que c’est rarement le cas et que quand ils sortent leur premier album, ils ont souvent de côté, dans leur tiroir, une foule de chansons qu’ils gardent pour plus tard, soit parce qu’ils espèrent les retravailler soit parce qu’ils ont jugé qu’elles n’avaient pas leur place sur le disque. Geluck aurait pu s’en douter, lui dont les « intégrales » du Chat éditées à ce jour ne comprennent en fait qu’une infime parti des milliers de cartoons qu’il a dessinés en 30 ans…

« Je me dis parfois que ça doit être plus sympa d’être mâle de certaines espèces plutôt que d’autres. Une biche, une colombe, une lapine, une gazelle, c’est joli ! Par contre, le mâle qui se trimballe une hippopotame, une méduse, une limace ou une mouche à merde, il faut qu’il soit vraiment amoureux. » On pourrait gloser sur les critères de beauté qui ne sont sûrement pas les mêmes d’une espèce à une autre, mais là n’est pas vraiment le problème : ce qu’on peut vraiment reprocher au Chat, c’est son injustice à l’égard des méduses. Certes, une méduse mollement échoué sur la plage n’a rien de spécialement gracieux, mais c’est parce qu’elle est dans le même cas que l’albatros au sol, celui dont les ailes de géant l’empêchent de marcher : elle n’est pas dans son milieu naturel et n’a donc pas l’aisance qu’elle a d’ordinaire. Une méduse se déplaçant dans l’eau est une chose absolument magnifique : si vous vous rendez à Océanopolis (Brest), vous vous en rendrez compte ! Non, je n’ai pas été payé par l’office du tourisme de Brest.

C'est pas beau, ça, peut-être ?
C’est pas beau, ça, peut-être ?

« Si je devais un jour faire du théâtre, je n’accepterais qu’un rôle d’amnésique, c’est le seul dans lequel mes trous de mémoire passeraient inaperçus. » Dans une pièce de théâtre expérimentale (c’est-à-dire chiante et prétentieuse), pourquoi pas… Mais dans une pièce de théâtre plus « classique » cherchant à maintenir intacte l’illusion dramatique, ce serait plus compliqué : le fait de jouer un amnésique ne le dédouanerait pas de la nécessité de retenir ses répliques, ne serait-ce que pour permettre aux autres comédiens de lui donner la réplique. Connaît-il Le Voyageur sans bagage de Jean Anouilh ?

Jean Anouilh - Le voyageur sans bagage

« Moins on a de souffle et plus on doit souffler de bougies. C’est dingue, non ? » Le Chat ne sait-il pas qu’on trouve dans le commerce des bougies en forme de chiffres qui permettent, même à 90 ans, de n’avoir que deux bougie sur le gâteau d’anniversaire ?

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« Le jour où je mourrai, il y a des gens qui dépenseront un fric fou en couronnes et en fleurs. J’aimerais assez qu’ils n’en fassent rien et qu’ils me filent le pognon de mon vivant. Pour eux, ça ne change rien, pour moi, si. » Si, ça change beaucoup de choses pour eux : ça leur ôte une bonne partie des moyens dont ils auront besoin pour faire leur deuil. Toutes ces dépenses n’auront pas vocation à faire plaisir au défunt mais à aider ceux qui survivent à surmonter leur chagrin.

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« UN DESSINATEUR PEUT FAIRE PARLER SON HEROS TRES FORT ou tout doucement, mais comment le représenter parlant vite ou lentement ? » Onpeutlereprésenterparlantviteennedétachantpaslesmotsdanslephylactère eeeet oooon peuuut leee reeeeprééééseennnteeeer paaarlaant leeennteeeemeeent eeeen muuuultiiiipliiiiaaaant les voooooyeeeellles.

« Pourquoi on allonge la vie que en prolongeant la vieillesse ? C’est au milieu qu’on devrait ajouter du temps ! » Mais c’est déjà le cas : dans Les Liaisons dangereuses, la petite Volanges, horrifiée d’apprendre l’âge de l’homme qu’on lui destine, s’exclame « c’est un grand’père », ce qui peut faire sourire aujourd’hui quand on sait que le promis en question a…36 ans ! Cela en dit long non seulement sur l’espérance de vie mais aussi sur l’espérance de vivre jeune à l’époque où parut le roman (1782), même dans les milieux privilégiés de l’aristocratie… Et aujourd’hui, à 50 voire à 60 ans, on n’est pas encore un vieillard, ce qui était impensable au début du XXe siècle…Il est vrai que nous ne sommes pas tous égaux face au vieillissement et que chacun vieillit plus ou moins rapidement, ce qui n’en rend que d’autant moins impossible à valider l’affirmation du Chat.

Conclusion : L’erreur est humaine et être un grand humoriste n’implique pas que l’on sache tout, et personne n’est à l’abri de faire un contresens. Geluck est d’autant plus excusable que, de son propre aveu, il y a longtemps que sa créature a échappé à son contrôle, de sorte que le Chat est moins le porte-parole de son créateur que l’incarnation d’une tentation à se laisser à la bêtise dont le dessinateur cherche à se libérer. Rien d’étonnant donc à ce que Geluck, en lâchant la bride à son esprit, en arrive à faire dire aux Chats de vraies conneries sans que ce soit intentionnel de sa part…

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