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L’humour selon le Chat

Publié le 23 décembre 2014 par Legraoully @LeGraoullyOff

10-29-Le chat de Geluck

Pour terminer notre tour d’horizon des propos du Chat de Geluck, passons en revue quelques sentences que l’on peut envisager comme autant d’amorces à une réflexion sur l’humour : Bergson et Freud ont écrit à ce sujet des ouvrages intéressants mais qui ne sont pas fondamentaux dans leur bibliographie, et il est sans doute plus intéressant de lire ce que dit un humoriste quand il réfléchit sur son propre métier.

« Peut-on rire du malheur des autres ? Ça dépend… Si le malheur des autres est rigolo, oui. » Voilà des siècles qu’on essaie de définir, sans succès, ce qu’est le bonheur : si l’on est si vague à ce sujet, il est logique qu’on ne soit pas plus précis concernant le malheur. Par « malheur », on peut donc entendre un peu tout ce qu’on veut, et le « malheur » en question peut très bien n’être qu’une mésaventure sans grande gravité : quand on rit d’un individu se cognant contre un réverbère, on rit effectivement d’un malheur, mais d’un malheur qui n’est pas forcément tragique. De plus, quand bien même le malheur d’autrui serait effectivement tragique, il peut tout de même faire rire : dans sa série Jean-Claude Tergal, Didier Tronchet en donne un exemple probant avec l’histoire du grand-père mort d’avoir reçu un poteau sur la tête pendant qu’il pissait sur un autre poteau ; c’est un « bien grand malheur » comme le répète à l’envi la veuve du pauvre homme, mais on ne peut s’empêcher d’en rire, fût-ce amèrement : ce genre d’anecdote est représentative du fait que la frontière entre tragédie et comédie est tout sauf étanche à l’échelle de la vie humaine, que tout événement tragique possède une face cachée potentiellement comique ; il y a quelque chose d’effectivement dérisoire dans l’absurdité de la condition humaine, à commencer par la fragilité de la vie qui peut être brisée à tout moment par un phénomène anodin, à l’image de l’écrivain anglais Saki mort au front d’une balle dans la tête alors qu’il n’avait fait que se lever. Une toute petite cause peut avoir le gigantesque effet de rompre le fil de la vie : une telle disproportion peut aussi bien faire rire que pleurer.

« L’humour, c’est un métier ! » Parfaitement exact : on est souvent surpris de voir à quel point certains humoristes, même les plus drôles, sont des gens très sérieux dans la vie de tout les jours. En fait, l’humour est une mécanique de précision, qui demande beaucoup de réflexion pour déclencher ses effets. Le génie de l’humoriste ne se mesure pas à l’aune d’une capacité à déconner à tout bout de champ (ce qui est plutôt le fait de l’amuseur) mais par sa capacité à brider l’exubérance de son imagination pour lui donner une forme susceptible de faire ressortir la dimension drolatique d’une idée. Mais il va de soi qu’à cette technique, souvent acquise sur le tas, s’ajoute un certain don, une certaine disposition à faire rire qui se fait jour aux dépends de celui qui en est doté : s’il y a tant d’humour dans les romans d’Amélie Nothomb, c’est parce que la romancière elle-même, dans la vie de tous les jours, reconnait avoir des attitudes qui prêtent à rire ; c’est ce que Geluck a représenté en dessinant sa créature, encore jeune chaton boutonneux, faisant son « comic out » : « Papa, maman, je crois que je suis un rigolo », dit-il à ses parents manifestement peu réjouis…

« On dit que plus ça va mal partout, plus les gens ont besoin de rire. C’est sans doute vrai mais dans un sens seulement ! Quand on rigole, on n’a pas forcément besoin que tout aille mal partout. » Geluck ne nie pas à l’humour son pouvoir de conjurer le pire : comment pourrait-il puisqu’il est le premier à l’employer allégrement comme tel ? Mais il rend justice à son métier d’humoriste en soulignant qu’il ne se limite pas à cette utilité sociale et que le rire trouve son intérêt en tant que tel : le blagueur qui sort un trait d’humour lors d’un repas de famille ne le fait pas forcément pour conjurer un malheur, sa plaisanterie contribue à l’ambiance bon enfant régnant lors de cette sauterie.

« Si on mettait du mercurochrome dans les bombes, ça soignerait déjà les premiers blessés. Ce n’est pas de très bon goût, je sais, mais la guerre, ce n’est pas de très bon goût non plus. » Cette phrase est admirable dans la mesure où elle permet de définir précisément ce en quoi consiste l’humour noir : loin d’être la provocation gratuite à laquelle on le réduit trop souvent, l’humour noir est au contraire la réponse proportionnée de l’humoriste, avec les armes dont il dispose, à ce qu’il juge insupportable ici-bas.

05-29-Libye

« Docteur, je n’arrive pas à être drôle sur le sujet du 11 septembre. – Personne ne vous le demande. » Geluck reconnait qu’on peut rire du pire, qu’on en a le droit, mais il dit aussi qu’on n’y est pas obligé : on pourrait ainsi répondre à Dieudonné que rien ne l’obligeait à rire du génocide juif… Mais Geluck reconnaît aussi que son talent a des limites : il s’interdit de rire du 11 septembre non pas au nom d’un tabou moral mais tout simplement parce qu’il n’arrive pas à être drôle à ce sujet et ne remplit donc pas ce qui reste, en dernière analyse, le premier critère de réussite dans son métier. Le fameux réquisitoire de Desproges contre Jean-Marie Le Pen est resté dans les annales, bien que Desproges y attaque très peu Le Pen en tant que tel ; le procureur du tribunal des flagrants délires aurait pourtant pu charger violemment cet homme politique qu’il n’aimait guère (on peut le sentir), mais non seulement le fondateur du FN aurait été trop content mais en plus, ça n’aurait pas été drôle. Être drôle doit être la première préoccupation de l’humoriste : s’il y arrive même en parlant de sujets graves, c’est tout à son honneur, mais s’il bute sur un sujet dont la gravité le met dans l’incapacité d’être drôle, inutile qu’il insiste et prenne le risque de se planter ! Ce n’est pas si grave, d’autant qu’en effet, « personne ne le lui demande » !

11 septembre 2001

Conclusion : Faute d’une vraie réflexion sur le rire, on peut trouver, de-ci, de-là, dans l’œuvre de Geluck, quelques traces d’interrogations ponctuelles que mène l’humoriste concernant son métier quand il pense s’approcher des limites de celui-ci. On peut néanmoins relever une constante : un humoriste peut déranger, il en a le droit, mais ce n’est pas son but premier qui est d’abord de faire rire. Un type qui se soucie plus de déranger que de faire rire n’est donc pas un humoriste : c’est un sale con.

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