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Je suis Charlie : l'humour & les images...

Publié le 10 janvier 2015 par Mari6s @mari6s

Suite à la tuerie de Charlie Hebdo, j’ai voulu écrire sur quelque chose qui m’a interpelée et dont je suis un peu plus à même de parler que de terrorisme ou des prises d’otage encore en cours au moment où je compose cet article. Tuer des dessinateurs, c’est tellement absurde. Le terrorisme lui-même est absurde, bien sûr, mais prendre pour cible un journal humoristique m’apparaît comme un symptôme d’une bêtise sans nom. J’ai été très émue par les magnifiques réactions de citoyens et de certains journaux, notamment les centaines de dessins de célébrités et d’anonymes auxquels j’ai voulu ajouter ma petite goutte d’eau avec le dessin ci-dessous. Mais j’ai aussi été particulièrement choquée par les dessins de Charlie Hebdo floutées ou pixelisées publiées par certains journaux qui parfois n’hésitent pas pour autant à montrer la vidéo de l’exécution du policier abattu dans la rue. Selon eux, pour ne pas « offenser » les musulmans. Cela revient à dire que Charlie Hebdo avait tort de les publier, finalement. Que la liberté d’expression doit céder à la violence, qu’on peut rire de certains mais pas de tous. Voici donc une petite réflexion sur deux aspects qui me frappent : l’humour pris au premier degré, et l’opposition à toute représentation de Mahomet.

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Commençons par les représentations imagées. Il serait irrespectueux pour la religion musulmane de représenter son prophète car elle l’interdirait. Je parle au conditionnel car cette interdiction est loin de faire l’unanimité… Tout d’abord, si le Coran interdit l’idolâtrie, rien n’y interdit les représentations ; on n’y trouve référence que dans les hadith, les paroles de Mahomet collectées des années après sa mort. Elles sont d’ailleurs classées selon leur fiabilité et précisent la chaîne de témoins qui les rapportent (« X dit que Y a dit que Mahomet a dit… »), parfois extrêmement longue. Les hadith se contredisent parfois entre eux. Dans plusieurs hadith, on rapporte que Mahomet se serait prononcé contre la représentation d’êtres vivants. L’un d’entre eux dit que « les anges n’entreront pas dans une maison où il y a un chien, ni dans celle où il y a des images. » Pourquoi ? D’une part pour ne pas reproduire la création de Dieu et d’autre part pour éviter l’idolâtrie, le culte de ces images – rappelons qu’avant Mahomet, l’Arabie était majoritairement polythéiste. Cette interdiction n’est pas suivie par tous les musulmans, loin de là : il y a des peintres, des photographes, des cinéastes musulmans qui produisent des images d’êtres vivants, et bien des musulmans qui regardent ces peintures, ces photos, ces films, qui ont des photos chez eux… ou un chien, d’ailleurs.

Et puis soyons clairs : c’est le droit de chacun de considérer que Dieu leur interdit les représentations d’êtres vivants, de Mahomet, ou encore la musique, la viande de porc, et j’en passe. En revanche, ce n’est absolument pas leur droit d’imposer ces interdictions aux autres. Si toute représentation de Mahomet offense la religion musulmane, alors pourquoi ne pas interdire aussi toute peinture, photo, vidéo d’êtres vivants, toute musique, et la consommation de porc pour ne pas manquer de respect aux musulmans ? Il faut faire la différence entre les obligations et interdictions que l’on s’impose à soi-même, et la liberté des autres de vivre comme ils le souhaitent à côté. Si je déjeune avec un ami musulman, je peux choisir de ne pas manger de jambon par respect pour lui, mais c’est également mon droit de décider d’en manger, tout comme avec un ami végétarien !

D’autre part, l’interdiction des représentations n’est pas l’apanage historique de l’islam. Le christianisme comme le judaïsme ont une tradition d’iconoclasme, inspirée du deuxième commandement : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point. » Selon les traductions, l’expression « image taillée » peut être remplacée par « idole ». Certains font ainsi une différence entre « idole » (interdite) et « icône » (autorisée car associée au culte du Dieu unique). Lors de la Querelle des images de 723 à 843, les empereurs byzantins interdisent et font détruire toute icône du Christ ou des saints. La Réforme protestante a également donné lieu à la destruction d’un certain nombre de représentations, dont la vénération était considérée comme relevant du paganisme.

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Passons maintenant à l’humour. Car oui, les dessins de Charlie Hebdo, c’est de l’humour, et pas si « bête et méchant » que le proclamait la devise de son prédécesseur Hara Kiri… Quand on voit les caricatures qui ont déclenché l’ire de certains musulmans et la fatwa des islamistes, ça laisse rêveur. Elles étaient franchement gentilles par rapport à d’autres dessins sur d’autres religions, comme Je ne dis pas que tout était toujours du meilleur goût, mais le principe des dessins de presse est justement d’être percutant, de ne pas faire de cadeaux, de ne pas rester dans le politiquement correct, dans l’édulcoré, comme le montre bien la couverture alternative de Charlie Hebdo datant de 2012, ci-dessus, ou ce dessin de Shaw :

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Traduction : Veuillez profiter de manière responsable de ce dessin humoristique culturellement, ethniquement, religieusement et politiquement correct. Merci.

Ce qui m’interpelle, c’est l’interprétation au premier degré, qui est pour moi symptomatique des extrémismes, des totalitarismes, des sectes, de tous ceux qui cherchent à embrigader, à manipuler et à contrôler les esprits. La manipulation des mots, dont j’ai déjà parlé dans cet article, ne peut fonctionner que si chaque mot n’a qu’un sens, chaque phrase une seule interprétation possible. Les extrémistes prétendent toujours que les fondements de leur idéologie (religieuse ou non) doivent être interprétés littéralement, à la virgule près, tout en les manipulant à leur guise et en les « expliquant » à leurs disciples pour justifier leurs propres intérêts. Ce n’est pas par hasard qu’en Chine, par exemple, le gouvernement a récemment interdit les jeux de mots dans les médias (article en anglais, article en français) sous le prétexte qu’ils créent « le chaos linguistique et culturel ». Or, les jeux de mots sont un moyen souvent utilisé par les opposants au régime pour le critiquer en échappant à la censure, notamment sur les réseaux sociaux…

Et par-dessus tout ça, on a un troisième mécanisme de l’esprit complètement délirant : décider d’organiser une tuerie. Mais si l’on a quelque chose à apprendre de cette tragédie, je crois que ces deux autres éléments sur l’humour et les différences culturelles sont essentiels pour respecter autrui sans pour autant l’écraser.

Finissons avec quelques citations :

« Parfois, le rire s’étrangle, mais c’est notre seule arme, l’humour, la dérision. »
CABU

« Je préfère mourir debout que vivre à genoux.  »
CHARB

« La caricature est un témoin de la démocratie. »
TIGNOUS

« L'humour est le plus court chemin d'un homme à un autre. »
WOLINSKI

Et quelques dessins de soutien à Charlie Hebdo de partout dans le monde :

charlie hebdo, arme, arma, tomar las armas, prendre les armes, dessin, art

FRANCISCO J. OLEA (Chili)

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LUCILLE CLERC (France)

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RUBEN OPPENHEIMER (Pays-Bas)

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RAFAEL MANTESSO (Brésil)

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JEAN JULLIEN (France)


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