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Anti-travail

Publié le 03 février 2015 par Insideamerica

Quand j’en ai l’occasion, j’aime partager sur ce blog  les idées qui reflètent une autre réalité de l’Amérique que la caricature dont l’affuble un peu trop souvent les médias français : avide, travailleuse, puritaine et conservatrice.

La réalité est que l’Amérique, comme beaucoup de sociétés occidentales, souffre de redonner un sens au travail et à l’argent. Et ce récent sondage Gallup est l’occasion de s’y intéresser : 68% des américains ne se sentent pas engagés dans leur travail, ou en sont activement désengagés.

68% des américains ne se sentent pas engagés dans leur travail, ou en sont activement désengagés.

La tendance n’est pas nouvelle. On l’explique par les crises économiques successives qui ont laminé le rêve américain d’une classe moyenne à qui tout peut réussir par son travail, le principe établi que l’effort est toujours récompensé. La work ethic américaine est aussi mise à mal par le creusement des inégalités de revenu sans rapport avec la prise de responsabilité. Le mouvement Occupy Wall Street et la croisade médiatique contre les 1% ne sont que le sommet d’un iceberg de frustration et d’incompréhension face à la stagnation des revenus du travail et au « chômage structurel » qui l’accompagne, en contraste avec la croissance insolente des revenus du capital.

Ce qui est nouveau, c’est la remise en question du travail lui-même comme mère de toutes les vertus, et du loisir comme récompense de tous les efforts. En particulier chez les jeunes se développe le besoin d’une vie privilégiant l’accomplissement personnel à la réussite professionnelle, le plaisir de s’adonner à un projet personnel à celui de consommer davantage (si vous n’avez pas parlé de travail à un jeune depuis longtemps, prenez un stagiaire !). Mais dans toutes les classes d’âge, il n’est plus rare de croiser quelqu’un qui revient d’une année sabbatique ou qui en a le projet, et The Tiny Life —construire plus petit et consommer moins— est un mouvement qui prend de l’ampleur.

Ce n’est pas un mouvement de masse. On n’efface pas en quelques générations la notion ancestrale qu’une vie mieux accomplie est une vie plus productive. En particulier pour l’Amérique protestante, qui trouve dans le travail un accomplissement de la volonté divine depuis le bannissement de l’Eden et la punition d’Adam et Eve.

Mais la réalité s’impose qu’une  majorité de salariés sont insatisfaits de leur travail depuis trop longtemps, un travail qu’ils sont de plus en plus nombreux à juger abrutissant et inutile —voire dangereux— pour la société et la planète. Au point que FastCompany —magazine reconnu des affaires et de la technologie— titre cette semaine un papier sur la nouvelle éthique « Anti-Travail » (qui m’a inspiré cet article*).

Beaucoup de mal est causé par la croyance que le travail est une vertu (Bertrand russell)

L’absence d’alternative économique rationnelle au travail empêche l’idée de se développer, en Amérique comme ailleurs, qu’un modèle de société est possible sans emploi pour tous. Le travail reste l’alpha et l’oméga de toutes les politiques, à droite pour le rendre plus « flexible », à gauche pour le « sécuriser ». C’est un droit social pour les uns, un devoir moral pour les autres, une nécessité économique pour tout le monde.

Pourtant, parce qu’ils n’ont de cesse que de minimiser le besoin de travail, les progrès de la technologie, de l’automatisation et de l’intelligence artificielle doivent nous permettre de penser que le plein emploi comme modèle de société appartient désormais aux livres d’histoire. En particulier lorsque ces nouvelles technologies se conjuguent à une croissance démographique sans précédent.

Ce doit être une occasion de repenser la contribution économique de chacun autrement que par le travail uniquement. Que l’on arrête de créer des emplois inutiles ou « aidés » dans le but de maintenir tout le monde occupé, ce qui ne fait que renforcer l’idée que le travail n’est qu’une occupation stupide et agonisante sur une période de 40 à 45 ans (et pas seulement chez les jeunes).

faut-il créer des emplois inutiles dans le but de maintenir tout le monde occupé ?

La question est celle du revenu, pas du travail. Et ce n’est pas une idéologie de gauche que d’envisager la croissance des revenus autrement que par le travail. C’est même l’essence du capitalisme. Si la Suisse peut envisager sereinement d’offrir à chaque citoyen un revenu minimum inconditionnel de 30.000 francs par an, ce n’est pas grâce à l’argent de ses usines, mais parce qu’elle a des banques qui savent investir dans le potentiel technologique de la Silicon Valley.

L’Amérique n’est pas la Suisse, et il y a peu à espérer du gouvernement pour imaginer une société où l’on en viendrait à financer l’inactivité, conçue comme de l’oisiveté. Mais il y beaucoup à espérer du pragmatisme des américains pour aborder la nouvelle société qui s’ébauche autrement que par les idéologies du passé. A mi-chemin entre la révolution hippie et l’explosion de la société technologique, la Californie peut tracer cette voie d’une société réconciliée avec son péché originel : où l’on peut vivre à manger des pommes, comme à planter des pommiers.

* avec aussi cet article de Brian Dean : Antiwork – a radical shift in how we view “jobs”


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