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Pastilles vertes, jaunes, marron

Publié le 12 février 2015 par Rolandbosquet

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       Comme chacun sait, la couleur verte est l’emblème de la campagne. Qu’importe si l’automne voit les feuilles des arbres virer du jaune safran au pourpre cramoisi avant de tomber dans l’humus et qu’importe si l’hiver grisâtre et pluvieux se recouvre parfois de neige. Le vert reste le signe d’une nature saine sinon même bio. C’est d’ailleurs à cet indice que l’on reconnaît les industries soucieuses de plaire à leurs clientèles. Elles arborent à tout propos et avec ostentation le logo de la virginité verte. C’est pourquoi, à partir de prochainement, les voitures devraient afficher elles aussi une pastille verte au titre de certificat de bonne citoyenneté. Et afin que l’affaire soit compréhensible même par les vieux bougons à l’esprit joyeusement ventilé par les vents de traverse qui dansent au-dessus de leur courtil, on changera même la couleur de la dite pastille selon que les véhicules avanceront en âge. Plus ils seront réputés émettre de grandes quantités de cet odieux gaz à effet de serre, si fidèle compagnon du réchauffement climatique, plus la couleur de leur vignette sera nauséabonde. Ainsi la pastille verte donnera le droit de pénétrer jusqu’au cœur même de la Ville. Vous pourrez par exemple vous rendre à l’opéra-théâtre pour écouter un concert de Christophe Coin et Marie-Josèphe Jude sur le thème de la chasse. Vous trouverez même une place de stationnement gratuite au musée municipal pour visiter la grande rétrospective de l'oeuvre picturale de Suzanne Léger. Mais si vous êtes obligé de placarder au pare-brise de votre guimbarde une pastille couleur brou de noix, vous devrez vous contenter, en qualité de mauvais citoyen, des brinquebalants transports en commun et renoncer à vos sorties nocturnes. Passé huit heures du soir, en effet, plus de Chapeau de paille en Italie d’Eugène Labiche par la Compagnie des Tréteaux Berrichons ni de Symphonie Pastorale de Ludwig Van Beethoven par l’Orchestre Philarmonique Régional et moins encore de cinéma pour voir le dernier Alain Resnais : il ne vous resterait, à la sortie, que vos deux jambes pour regagner votre chez-vous. Rien, par contre, ni aucune règlementation, n’empêcheront votre tacot de continuer à cracher son CO2 à la campagne. L’air paysan y étant de moins noble condition que celui de la Cité, il ne mérite pas la même considération. C’est ce que l’on appelle un air de seconde zone. Mais rien n’interdira non plus l’organisation de voyages scolaires pour les derniers élèves des dernières écoles champêtres afin de leur faire prendre un bon bol d’air pur citadin. À la condition toutefois que les autocars s’honorent eux aussi de la fameuse pastille écologique. Des associations de retraités seraient même sollicitées pour mettre sur pied, à la veille des fêtes de fin d’année, des randonnées pédestres reliant les lointains faubourgs aux avenues des Grands Magasins Réunis afin que nos vieux ruraux datant du siècle dernier puissent en admirer les étals brillamment illuminés de guirlandes multicolores. Ils pourront toujours, de retour dans leur chaumière perdue au fond des bois, tenter de commander par internet et se faire livrer à domicile par les camionnettes désormais trop vieilles pour être même estampillées. Car ainsi va la modernité contemporaine tandis que le monde, en toute mauvaise foi, poursuit sa marche triomphante sur les autoroutes de son futur.

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