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« Charlie » et moi. Chapitre 14 : 2010, « Sarko en ruine, TF1 envoie ses sauveteurs. »

Publié le 02 mars 2015 par Legraoully @legraoully

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Je me demande parfois s’il n’y a pas un lien de cause à effet entre l’explosion du nombre de chômeurs et celle du nombre de divorces ; je m’explique : quand on passe sa journée à s’abrutir en exécutant une tâche ingrate, comme le faisaient nos parents au temps béni du plein emploi (trente glorieuses, mon cul !), on a moins de temps pour réfléchir et on n’a donc pas le loisir de se rendre compte que notre couple bat de l’aile…

C’est en tout cas ce que je me dis en me remémorant l’année 2010 : jusqu’alors, toute mon attention avait été mobilisée par mes études et je n’avais pas le loisir de me rendre compte que je n’avais plus la même relation qu’avant avec Charlie ; Siné Hebdo, en plus d’un an d’existence, lui avait quand même filé un méchant coup de vieux et à force d’entendre dire du mal du journal dans les milieux gaucho-anarcho-libertaires, j’étais habité par une mauvaise conscience persistante. Pour ne rien arranger, il y avait deux points à propos desquels j’étais quelque peu à court d’arguments pour défendre le journal ; premièrement, lorsque Hortefeux, alors ministre de l’intérieur, avait été pris en flagrant délit de racisme gras et bidochonnesque, Charlie avait lancé une pétition pour demander sa démission. Contrairement à la pétition contre l’amendement Mariani, je ne l’avais pas signée, non pas tant parce que je jugeais l’initiative vouée à l’échec (ce qu’elle était pourtant bel et bien car les oreilles de Sarkozy ont beau être grandes, elles sont surtout sélectives), mais plutôt parce que je considérais (vous ne me contredirez pas sur ce point) que la politique de la majorité sarkoziste était de toute façon raciste d’un bout à l’autre et que c’était donc toute le gouvernement qui devait démissionner : demander le limogeage d’Hortefeux, c’était en quelque sorte s’enlever le thermomètre du cul pour faire croire qu’on était plus malade… Mais ça encore, ce n’était pas trop grave : seulement, ils avaient mis le nom de Guy Bedos parmi les signataires…ce dont l’intéressé, soutien de Siné de la première heure, fut le premier surpris ! Le vieux comique n’avait que modérément apprécié, ce qui se comprend : mettre le nom de quelqu’un sur une liste sans lui demander son avis, ça rappelle, rétrospectivement, ce qu’un certain parti dont le nom commence par Front et finit par National a fait pour boucler ses listes aux élections municipales… Qu’on me pardonne cette comparaison très peu flatteuse, mais j’aurais encore pu pardonner cette maladresse à la bande à Charlie s’ils n’avaient pas dit (approximativement), en conclusion de leur message d’excuse à Guy Bedos, « Nous promettons de ne plus lui faire l’affront de l’associer à nos engagements antiracistes » ! Incroyable, le mépris ! Comme si l’auteur de « Vacances à Marrakech », le comique engagé par excellence, avait encore eu quelque chose à prouver en matière de lutte contre la xénophobie !

Paradoxalement, le coup de grâce m’est venu avec des « brèves » plutôt innocentes ; mais c’était justement le caractère innocent de ces brèves qui m’avait tant exaspéré : elles revenaient sur les premiers couacs de Philippe Val à la direction de France Inter, avant les si désastreux licenciement de Stéphane Guillon et Didier Porte, et, en toute sincérité, ces commentaires puaient à plein nez le fou qui fait des grimaces à son roi (il me semble que Val était encore actionnaire de Charlie à ce moment-là) pour faire croire qu’il est d’une insolence incroyablement audacieuse : bien après, Charb donna une interview où il disait franchement qu’à ses yeux, Val n’était pas à sa place à la tête de France Inter et n’était pas du tout compétent pour diriger une radio ; mais pour l’heure, pour la première fois, j’avais le sentiment que la rédaction s’autocensurait vraiment ! J’étais probablement trop sévère, mais les circonstances faisaient de ces petites pichenettes la cerise sur le gâteau. C’est ainsi qu’au tout début de l’année 2010, je fis ce que je n’avais pas osé faire durant l’affaire Siné : pour la première fois, je choisissais mon camp et je pris la décision de ne plus acheter Charlie Hebdo chaque semaine et de ne plus acheter que Siné Hebdo. Ce fut un choix douloureux que je n’eus le loisir de faire que lorsque mon mémoire de master daigna libérer un peu de place dans l’emploi du temps de ma conscience… Le dernier numéro que j’achetai présentait en couverture un dessin de Riss légendé « Sarko en ruine, TF1 envoie ses sauveteurs »… Ce n’était pas ce que Riss, pourtant excellent d’ordinaire, avait fait de mieux, ça me rendit la séparation moins dure… Huit ans de fidélité, ça ne s’oublie tout de même pas en claquant des doigts…

Ce choix douloureux ne fut même pas récompensé puisque Siné Hebdo cessa de paraître dans le courant de l’année, faisant mentir un des collaborateurs du journal qui avait craint que Siné ne survive pas à l’hebdomadaire ; je me retrouvai donc orphelin, sans journal à lire ; après ma soutenance de mémoire, je ne pus jouir qu’avec peine de la satisfaction du devoir accompli puisqu’un grand sentiment de vide m’habitait. Je me suis retrouvé comme ça, la queue entre les jambes, sans personne pour m’aider à supporter patiemment les deux années de sarkozisme qu’il nous restait à subir ; j’ai erré moralement pendant quelques semaines jusqu’à ce que je retrouve une famille spirituelle auprès d’un certain Graoully lorrain… Mais ça, c’est une autre histoire. Et les impairs de Charlie que j’avais eu tant de mal à digérer ? Bah, maintenant, « tout est pardonné » !

À suivre…

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