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« Charlie » et moi. Chapitre 15 : 2011, « L’amour plus fort que la haine »

Publié le 03 mars 2015 par Legraoully @legraoully

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Novembre 2011 : j’entamais déjà ma deuxième année de doctorat, j’avais perdu l’habitude d’acheter Charlie chaque semaine depuis déjà vingt-deux mois, et j’avais cependant le loisir de me rendre compte ce qu’avaient dû ressentir mes aînés au cours des dernières années du giscardisme pourrissant : en effet, les plus triomphales années du sarkozisme étaient déjà loin derrière le principal intéressé qui n’avait cependant pas perdu l’espoir de se faire réélire, persuadé que Hollande serait un adversaire plus facile à battre que Strauss-Kahn, ce dernier ayant été finalement mis hors-course pour cause de priapisme ; face au risque d’un second mandat de Nicoléon, qui aurait été inévitablement le quinquennat de trop (si tant est que le premier et dernier n’aura pas déjà été de trop, cela s’entend), Siné, décidément increvable, avait lancé Siné mensuel sur les ruines de son hebdomadaire, guérissant mon orphelinat moral qui avait déjà été largement compensé par ma participation au Graoully où j’étais définitivement intégré…

Voilà où en étaient les choses quand, dans la période où mon école doctorale faisait sa rentrée, éclata le drame : l’incendie des locaux de Charlie. Faute d’avoir obtenu satisfaction devant les tribunaux de la République en 2006, les intégristes passaient à l’attaque à main armée, faisant une publicité monstre (dont la rédaction se serait bien passée) à un numéro intitulé Charia Hebdo, dont le contenu n’était même pas agressif envers la religion musulmane et se contentait de traiter, à la manière habituelle du journal, de deux faits d’actualité avérés, en l’occurrence l’application de la charia en Libye et la victoire des islamistes en Tunisie ; pour y voir un nanogramme d’islamophobie, il fallait vraiment être parano ou alors considérer que les islamistes représentaient tous les musulmans et, pour le coup, c’est là qu’il y avait insulte… La rédaction annonçait en couverture que Mahomet était le rédacteur en chef du numéro, ce qui ne pouvait pas ne pas être interprété comme une grosse blague puisque le prophète est mort depuis plus de mille trois cents ans : le Mahomet qu’ils faisaient parler ne pouvait donc pas être le vrai Mahomet, et puisque son nom était associé au mot « charia » sur cette « couverture » (ben oui, il ne faut jamais dissocier un dessin du contexte où il est publié…), ce Mahomet-là était plutôt celui au nom duquel les exécuteurs de la charia prétendent agir, du moins tel qu’ils se le représentent : le montrer nous menacer de « Cent coups de fouet, si vous n’êtes pas mort de rire », c’était montrer ce que ferait un islamiste qui prétendrait nous faire rire tout en gardant sur le dos les interdits moraux que le plombent… De surcroît, ce Mahomet n’était même pas spécialement antipathique : souriant, le regard franc et clair, animé de la volonté de faire rire… Charlie avait fait pire ! En fait, les intégriste, en attaquant le journal, n’ont jamais agressé qu’un journal qui se moquait d’eux et non des musulmans en général ni même de l’Islam en particulier : d’ailleurs, beaucoup de musulmans de France ne s’y étaient pas trompé et avaient soutenu le journal ; en revanche, curieusement, les schtroumpfs à lunettes qui faisaient la leçon au journal étaient, pour la plupart, des laïcs ! L’affaire Siné était passée par là et beaucoup hésitaient à soutenir franchement Charlie, auquel l’abominable Philippe Val avait fait perdre beaucoup de sa crédibilité de défenseur de la liberté d’expression ; à cela s’ajoutait que la surenchère, chaque jour plus intense, du clan Sarkozy dans la stigmatisation des musulmans rendait toute caricature relative à l’Islam suspecte de soutien à la vulgate xénophobe qui gangrénait jusqu’au sommet de l’État – l’équipe n’avait cependant pas été dupe du soutien de Guéant, alors ministre de l’intérieur… Bref, le journal s’était retrouvé en manque de soutiens moraux suffisamment appuyés pour l’aider à faire face aux attaques qui restaient à venir : il aura fallu que le sang coule pour qu’on se rende compte que Charlie luttait contre un ennemi qui n’avait rien d’imaginaire et qui pourrit aussi (si pas surtout) la vie des musulmans…

La semaine suivante, Charlie pensait ses blessures, publiant dans ses colonnes une bonne partie des messages de soutien qu’il avait reçus : Cavanna n’était pas dupe des messages des grands patrons de presse, les qualifiant de « collègues [qui] attendent le pavé Molotov pour découvrir que nous existons » ; l’un des journaux les moins suspects d’opportunisme était probablement Libération qui accueillit dans ses locaux la rédaction SDF, geste qu’il allait réitérer dans des circonstances plus tragiques encore. Dans son « apéro », Charb accusait encore le coup (on serait découragé à moins) et était cependant encore loin d’imaginer qu’il devait s’attendre au pire – mais qui aurait pu imaginer ça ? Peut-on raisonnablement considérer l’incendie de novembre 2011 comme un signe annonciateur des assassinats de janvier 2015 ? Ce serait se laisser aller à « l’illusion rétrospective » contre laquelle les historiens essaient de se prémunir, mais je ne suis pas historien et je dois bien admettre que quand Jeannette Bougrab a évoqué sa relation (réelle ou supposée ?) avec Charb, j’ai repensé à la couverture du numéro paru la semaine ayant suivi l’incendie, ce dessin où Luz, parodiant une pub pour Benetton représentait le patron de Charlie roulant une pelle à un barbu sous le titre « L’amour plus fort que la haine »… Je comprends qu’on puisse être sceptique concernant la relation entre Charb et Bougrab : si cette histoire était vraie, elle ferait triompher le message de paix et de tolérance que Luz voulait faire passer, avec le ton sarcastique qui est le sien, avec sa couverture ! L’histoire d’amour entre Charb et Bougrab serait une réponse cinglante aux intolérants de tout poil ! En d’autres termes, elle est trop belle pour être vraie… Mais qui sait ?

À suivre…

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