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« Charlie » et moi. Chapitre 16 : 2012, « Intouchables 2″

Publié le 04 mars 2015 par Legraoully @legraoully

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J’avais vécu les présidentielles de 2012 dans une angoisse que je ne crois pas, avec le recul, totalement injustifiée : il s’en était quand même fallu de peu pour que Sarkozy en reprenne pour cinq ans ! Sans compter qu’avec Le Pen qui faisait 20% au premier tour (ce n’était qu’un début, hélas !), il n’y avait vraiment pas de quoi pavoiser : pas étonnant que certains humanistes se soient crus en toute bonne foi cernés par les « islamophobes » au point d’en voir partout, même là où il n’y en avait pas…

Cet automne-là, Charlie s’en était pris plein la gueule, et pourtant, ce n’était pas lui qui avait commencé : tout était parti d’un déchainement de violences disproportionnées autour de L’innocence des musulmans, film aussi nauséabond quant au fond que lamentable quant à la forme ; Charlie hebdo traita bien évidemment de ce fait d’actualité, comme à son habitude, mais alors quelles réactions, surtout chez les non-musulmans ! C’est tout juste si on le l’accusait pas de chercher à déclencher la troisième guerre mondiale rien qu’avec des petits dessins ! Jusqu’à la mère Boutin qui portait plainte contre lui pour « mise en danger de la vie d’autrui » – ce qui n’était évidemment qu’un prétexte pour attaquer un média qui la dérangeait. Et pourtant, sur la soixantaine de dessins que présentait le numéro, il n’y en avait que huit qui représentaient vraiment Mahomet ! Et encore ! Pour trois d’entre eux, signés par Charb et Luz, il ne s’agissait que d’un scène d’un film anti-musulman imaginaire : ou bien la légende le précisait explicitement ou bien on voyait une caméra qui interdisait toute hésitation ; en tout cas, ce n’était pas Mahomet qui était représenté mais bien un acteur qui jouait le rôle du prophète pour le ridiculiser, que ce soit en imitant Pierre Mondy qui venait de mourir, en faisant l’amour avec une tête de porc ou en adoptant la pose lascive de Brigitte Bardot dans Le Mépris. Bref, pas de provocation gratuite, simplement le traitement, dans la veine habituelle du journal, d’un fait d’actualité reconnu. Restent les cinq autres : d’abord, un dessin de Luz représentant Mahomet, tel qu’il avait l’habitude de le dessiner depuis le célèbre numéro intitulé Charia Hebdo, annonçant la liste des « nominés pour le meilleur film anti-musulman ». La situation était évidemment paradoxale car on imagine mal le prophète récompenser un film ouvertement hostile à sa religion, mais c’était précisément cette incongruité qui faisait le sel de la plaisanterie de Luz : Mahomet n’était pas franchement ridicule, il était juste placé dans une situation improbable en ce qui le concerne. Deuxièmement, Foodz dessinait le prophète qui s’excusait « pour son film lamentable » en affirmant « on m’avait dit que c’était un pub pour la Matmut » : là encore, la situation était tout bonnement impossible, vu que Mahomet, mort il y a mille trois cents ans, n’aurait jamais pu jouer son propre rôle dans un film et qu’il encore moins connaître l’existence de la Matmut. De plus, il n’y a rien d’injurieux à le montrer pleurant, regrettant d’avoir commis une erreur : le but premier de ce dessin n’était pas de ridiculiser Mahomet mais de dénoncer la qualité plus que calamiteuse du film incriminé qui, effectivement, ne dépassait pas celle de la tristement célèbre publicité pour la Matmut mettant en scène les deux pseudo-comiques Chevalès et Laspallier…

Les trois derniers dessins étaient inclus parmi les « couvertures auxquelles vous avez échappé » : Charb avait dessiné un Mahomet courroucé affirmant, pour que l’on arrête de « déconner » sur lui, qu’il était juif – il portait même des papillotes pour étayer son propos : là encore, un énoncé volontairement contradictoire et absurde qui ne pouvait pas ne pas être identifié comme tel et qui avait pour finalité de dénoncer le fait qu’il était devenu impossible de se moquer de l’islam en tant que religion sans être accusé de racisme de même que la peur de l’antisémitisme rendait très difficile de se moquer d’un juif. Il est vrai que ce dessin n’était finalement pas très clair à ce propos, la volonté de condenser le propos à l’extrême ayant pour résultat de brouiller légèrement le message : son auteur ne s’y était d’ailleurs pas trompé en optant pour le dessin de couverture définitif, un des meilleurs de Charb, qui disait la même chose de façon plus saisissante avec un rabbin et un imam jouent « Intouchables 2 » – le simple fait que le prophète n’ait pas été représenté à la « une » prouve d’ailleurs que la représentation caricaturale de Mahomet n’était pas une fin en soi pour l’hebdo satirique. Passons rapidement sur le dessin de Riss avec la « une » fictive de Closer sur « madame Mahomet » topless : une fois encore, la situation était impossible, Mahomet étant un homme qui a vécu à une époque où la photographie n’existait pas ; Riss n’avait fait que télescoper deux polémiques d’actualité, le film anti-musulman et les photos de Kate Middleton topless. Sorti de ce contexte, son dessin pourrait passer pour une provocation gratuite, mais ce n’était pas le cas. En fait, le seul dessin que l’on aurait pu considérer comme tel était celui de Coco où Mahomet exhibait l’étoile jaune (à cinq branches pour ne pas en rajouter, je suppose) qui cachait son anus… Coco est une très grande dessinatrice et ce dessin n’était pas ce qu’elle a fait de mieux, d’accord, et après ? Ça ne faisait jamais qu’un dessin sur tous ceux que publiait le journal et, de toute façon, quelle commune mesure peut-il y avoir entre dessiner Mahomet dans une position grotesque juste pour rigoler et dépeindre tous les musulmans comme des barbares sans foi ni loi pour les stigmatiser ? Entre caricaturer un prophète et appeler à la guerre sainte, il y avait quand même une marge et le dessin de Coco était justifié par le contexte, sa légende « une étoile est née », se référant explicitement au thème du cinéma et donc au film qui avait fait couler beaucoup d’encre et aussi le sang de certains ambassadeurs ; Coco n’aurait sûrement pas fait ce dessin s’il n’y avait pas eu ces événements qui l’avaient motivé : provocant, d’accord, mais en aucun cas gratuit et rien n’interdisait de l’interpréter comme une dénonciation de l’attaque directe de l’islam par le biais d’un film.

Bref, pour accuser Charlie hebdo de provocation gratuite, il fallait avoir mal lu le journal ou ne pas l’avoir lu du tout : les dessinateurs n’avaient pas cherché à offenser les musulmans mais simplement à traiter, à leur façon, un thème d’actualité. L’accusation d’avoir cherché à faire monter les ventes avec ces dessins était même franchement malhonnête puisque le film anti-musulman n’était même pas le thème central du journal, contrairement à ce qui s’était passé l’année précédente avec Charia Hebdo. Voilà qui n’avait pas convaincu tout le monde puisque ce fut précisément au cours de cette triste affaire que j’ai eu pour la première fois la mauvaise surprise de me trouver en désaccord profond avec des gens que je croyais issus de la même mouvance libertaire que moi ! J’avais beau ne plus lire le journal que de façon intermittente, ça me faisait quand même mal de me faire traiter de raciste ! Pour ne rien arranger, le gouvernement de l’époque, dirigé mollement par un certain Jean-Marc Ayrault, avait été en-dessous de tout : c’était l’occasion ou jamais de réaffirmer l’attachement de la République au principe de la liberté d’expression et le premier ministre l’a laissée passer en accusant Charlie de « jeter de l’huile sur le feu » ! On pouvait se demander sur quel feu puisque la France a passé ces quelques jours à attendre des émeutes de salafistes (on ne disait pas encore djihadistes) qui n’ont jamais eu lieu…

La semaine suivante, l’hebdo répondait d’une façon originale et cinglante en mettant en vente deux éditions du même numéro, l’une « irresponsable », qui proposait aux lecteurs le contenu habituel du journal, et l’une « responsable » qui était presque tout blanc : quasiment aucun article, juste des titres anodins comme on en trouverait dans L’Express, Le Point ou dans la presse régionale, le tout « illustré » par des cadres blancs signés des dessinateurs de l’hebdo. Un seul vrai texte, « l’apéro » de la rédaction, où celle-ci faisait mine de vouloir faire amende honorable et promettait de ne plus jamais provoquer… Le message était on ne peut plus clair : si un journal satirique ne doit jamais prendre le risque de provoquer ni de fâcher, alors on le réduit au silence. Si on veut plaire à tout le monde, on en est réduit à débiter des niaiseries au kilomètre, on ne fait pas d’humour bête et méchant, on pratique « l’humour » émasculé, incolore et inodore pratiqué par Plantu, Anne Roumanoff, « Scènes de ménage » et autres chevaliers du fiel de mes deux. On ne fait pas non plus d’articles de fond, on se contente de recopier les dépêches de l’AFP ou de commenter des goûters du 3e âge. Éditer un journal tout blanc à la même échelle qu’un journal normal, était-ce une arnaque ou un pied de nez extraordinairement tonique adressé à ses détracteurs ? Dans tous les cas, c’était faire des frais pour pas grand’ chose : ça aura quand même coûté à la rédaction le prix du papier et celui de l’encre de tous les exemplaires, et ce numéro un peu spécial ne s’est d’ailleurs pas aussi bien vendu que le précédent qui avait fait couler tant d’encre (mais pas une goutte de sang). Bref, pour répondre à ses détracteurs, Charlie avait sciemment pris le risque d’un déficit important, qui plus est alors que certains desdits détracteurs prenaient l’initiative de lui intenter un procès qui allait inévitablement lui coûter de l’argent ; l’accuser d’exploiter le filon de l’islamophobie pour faire vendre était donc définitivement malhonnête, mais il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et c’est ainsi que notre société a littéralement abandonné Charlie à son sort, faisant du journal le bouc émissaire de son incapacité grandissante à faire vivre les gens ensemble dans une paix relative au-delà des différences de religion…

À suivre…

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