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Meurtre à l'Evêché

Publié le 13 mars 2015 par Rolandbosquet

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        Écrire représentait déjà un beau défi lorsqu’il s’agissait de domestiquer cette plume sergent-major si fantasque et si imprévisible. Elle accrochait ici, bousculant les pulpeuses rondeurs d’un B majuscule pourtant calligraphié avec application. Elle dérapait ailleurs, rompant la ravissante litanie des pleins et des déliés et achevant sa course par une plantureuse tache d’encre violette où se noyaient irrémédiablement les espérances d’un bon-point. Mais grâce au baron Bic, arriva le temps de la modernité et du stylo à bille. Ne restait plus qu’à maîtriser la grammaire et la syntaxe. C’était l’époque de l’infernal apprentissage des conjugaisons, du futur antérieur au plus-que-parfait du subjonctif. Le temps des bijoux, cailloux, choux, genoux, hiboux, joujoux et poux qui refusent de prendre un "s" comme tout le monde lorsqu’ils sont à plusieurs. Le temps des mais où et donc or ni car si difficiles à placer à bon escient dans toute phrase normalement constituée. En un mot, le temps des règles générales et de leurs innombrables exceptions. Jean Dutourd disait qu’elles poursuivent l’écrivain jusqu’aux portes même de l’Académie. Vint le jour fatidique où le professeur de français énonça le sujet de la rédaction : racontez une marche sous la pluie. Vous avez deux heures ! Que voulez-vous raconter de captivant à propos d’une marche bêtement alanguie sous la pluie ? Vous pouvez imaginer les pas pressés qui la chevauchent, les pas hésitants, les pas résolus et les pas timorés. Vous pouvez imaginer les cohortes de pieds qui la foulent, les pieds plats, les pieds bots, les pieds en accent circonflexe et les pieds torturés par un œil de perdrix. Les pieds chaussés de mocassins, de talons hauts, de brodequins, de bottines à fourrures pour belles en coquetterie et celles en caoutchouc pour maîtres jardiniers. Mais après ? À l’heure du résultat, le verdict est sans appel : beaucoup d’imagination mais hors sujet. Il fallait comprendre marcher sous la pluie ! Mais qu’importe la note quand seuls comptent les compliments ? À compter de ce jour, mille histoires germent dans votre cerveau fertile, vous font l’œil distrait dans les conversations et glissent un sourire au coin de vos lèvres dans les instants les plus tragiques. En souvenir d’autrefois, vous griffonnez sur un cahier d’écolier les trop pleins de vos idées. Elles s’écoulent si bien, tel le ruisseau foutraque et désordonné qui dévale de sa colline, qu’il vous faudra sans compter couper, évincer, écarter, ignorer, repousser jusqu’à ne garder que le fin du fin de ces bordées mêlées et fourmillantes. Après avoir repris par trois fois votre manuscrit, relu le résultat au moins quarante douze fois, biffé à nouveau, raturé, exclu, rejeté et chassé définitivement au titre d’adverbe superfétatoire, restera enfin un roman. Plusieurs autres suivront. Le dernier en date s’installe actuellement sur les étagères des librairies sous le titre fracassant de "Meurtre à l’Évêché".  (Plus de renseignements ICI)

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