Magazine Journal intime

Les moments de flottement

Publié le 09 mars 2015 par Bobo Mademoiselle @bobo_mlle

Les moments de flottementOn en a tous vécu des moments de flottement, où finalement on ne sait pas exactement quoi faire et on serait bien content que quelqu'un décide à notre place. Ce sont des moments qui se caractérisent par de longues discussions avec soi-même (souvent stériles), incapable de trancher avec discernement, de choisir une voie plutôt qu'une autre, en somme, de bouger sans avoir l'impression de peser une tonne. Ils sont d'autant plus douloureux quand ils succèdent à de vraies prises de décisions rapides, spontanées, efficaces, sans remord ni regret.

Car, ami lecteur, je suis une adepte du coup de tête. Attention, je t'entends déjà te représenter une jeune écervelée insouciante, prête à bondir pour suivre n'importe quel inconnu pourvu d'une boite de Pim's (j'adore les Pim's chocolat/orange d'une façon qui dépasse l'entendement). Eh bien détrompe-toi, je reste quelqu'un de raisonné, qui mûrit longuement chacune de ses décisions, sauf que certaines semblent plus évidentes que d'autres.

Après sept ans d'études de mathématiques, de statistiques, d'économie, de finance - en somme d'une vie passée une calculatrice comme extension naturelle de ma main, à m'exprimer par théorèmes ou en utilisant l'alphabet grec - je n'ai pas mis plus de 15 minutes à décider de me réorienter (" tout ça pour finir dans la lingerie ", me diras-tu, " peut-être que tu aurais du prendre le temps de la réflexion "). En réalité, même si ce premier virage aura conduit à une nouvelle reconversion, je le considère aujourd'hui comme un détour nécessaire dans mon parcours pour comprendre beaucoup de choses (ne serait-ce que pour savoir quelle est ma vraie taille de soutien-gorge, ce qui n'est pas donné à tout le monde). Mais pourquoi une décision aussi rapide et radicale alors que j'étais destinée à des années de recherche dans le back office d'une banque ou de courtage en salle de marché ?
Pour la simple et bonne raison qu'on m'a volé mon ordinateur.
Là.
La voilà la raison.

Je finissais mon mémoire de DEA en pleine calnicule dans mon 13m2. J'y étais presque, j'avais déjà gratté près de 100 pages, lu et relu des kilomètres de papiers de recherche, emmagasiné dans la mémoire de mon Toshiba portable dernière génération des tonnes de notes et d'articles utiles à cette thèse que je devais soutenir trois semaines plus tard. Et là, le drame : cinq minutes, un pied de biche et tout disparaît. On est peu de choses. Ami lecteur, je te rassure tout de suite, j'ai recommencé mon mémoire du début (en le bâclant). J'aimerais pouvoir te dire que je l'ai soutenu brillamment mais je n'ai fait que le commenter sans conviction, avec le goût amer que cette histoire de cambriolage m'avait laissé au fond de la gorge, mais là n'est pas la question.

Qu'on me cambriole dans mon intérieur passe encore. Que ceux qui ont le pouvoir de m'aider à dépasser ce moment douloureux adoptent ostensiblement une attitude je-m-en-foutiste à mon égard est inexcusable. Pour résumer, c'est mon dégoût pour la nature humaine, l'université, le service public dans son ensemble qui m'a menée tout droit à la lingerie (dis comme ça, ça semble absurde et pourtant c'est la vérité). J'ai bien essayé de donner un coup de main aux gendarmes de mon arrondissement pour venir à bout de cette enquête qui piétinait depuis trop longtemps (j'avais remarqué une série de détails troublants dans le quartier et, au terme d'un interrogatoire mené auprès de toutes les concierges du coin, j'avais conclu que nous avions à faire à un gang de dangereux malfaiteurs) mais rien à faire, ils étaient hermétiques au point de me demander de ne plus me présenter au commissariat et de tirer définitivement un trait sur mon ordinateur (me conseillant même - le monde à l'envers - d'aller essayer de racheter MON ordinateur dans quelque marché aux puces où l'on trouve de la marchandise de contrebande à bas prix). Quant à la fac, elle m'a octroyée un malheureux délai de deux semaines pour reprendre depuis le début le travail de recherche et de rédaction de cette thèse qui m'avait jusque là couté neuf mois de ma vie.

Tout ça, c'est fini, me dis-je. Je vais aller là où les gens bougent, avancent, relèvent des défis, mettent en place des stratégies. Il ne manquerait plus que je croupisse dans un milieu rétrograde et poussiéreux - qui avec sa machine à écrire vétuste (on est malheureusement loin des flics de la DPJ dans " Engrenages " - qui avec sa veste à coudière marronnasse et ses fiches jaunies.

Il ne s'agit donc pas d'une décision à l'emporte-pièce mais bel et bien d'une suite logique. Je ne savais pas exactement ce que je voulais mais j'étais tellement consciente de ce que je ne voulais plus que je me suis tout simplement dirigée vers son exact opposé : la grosse industrie capitaliste qui fera frémir mon prof de " Théories du temps et de l'incertitude ". Ce n'est que quatre ans plus tard, quand il a fallu se rendre à l'évidence que ce n'était pas exactement fait pour moi, que j'ai vécu mon tout premier moment de flottement. Il n'y avait pas trente-six solutions, il n'y en avait que deux : agir comme la première fois et donc me diriger vers l'exact opposé de ce que je faisais (l'industrie lourde ? l'armement ?) ou bien trouver une nouvelle voie sans savoir exactement par où commencer.

J'ai choisi cette dernière option et j'ai flotté pendant plus de six mois dans un brouillard épais, sur fond de questionnements stériles et de crises identitaires. Crois-moi, ami lecteur, sur le coup, le moment de flottement est un mauvais moment à passer. Mais après, c'est avec nostalgie que tu te le remémores, car s'il se compose essentiellement d'incertitudes, il constitue aussi le moment où tout est possible, où tout peut être inventé et où tout est permis.


Retour à La Une de Logo Paperblog

Magazine