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Un géant, génial et gêneur

Publié le 13 avril 2015 par Jlk

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C’est un immense écrivain et un artiste non moins talentueux qui s’est éteint hier à Lübeck en la personne de Günter Grass, à l’âge de 87 ans. Visionnaire de génie, il fut aussi un polémiste redoutable et souvent honni dans son pays. Le Prix Nobel de littérature avait consacré son œuvre en 1999.

La vie et l’oeuvre de Günter Grass, comme celles d’un Garcia Marquez, son exact contemporain, sont indissociables des tragédies qui ont marqué le XXe siècle. C’est particulièrement évident pour Grass, né à Dantzig le 16 octobre 1927, de parents épiciers mêlant leurs origines germaniques et polonaises. Enrôlé dans les jeunesses hitlériennes, le jeune Günter fut intégré de force, à 17 ans, dans une division de Waffen-SS sous l’uniforme desquels, sans avoir tiré une balle, il sera fait prisonnier par les Américains et libéré en 1946. Affirmant n'avoir eu connaissance des horreurs perpétrées par le nazisme qu’à la faveur des révélations du procès de Nuremberg, le jeune homme, également éprouvé par la découverte de drames familiaux (sa mère et sa sœur ayant  été violées par des soldats de l’Armée rouge), tentera de se reconstruire avec ce qu’il dira plus tard « le poidsde la honte ». 

Après des études d’arts plastiques, Günter Grass  aborda l’écriture avec un premier roman dont la publication, en 1959, lui valut une immédiate célébrité, bientôt mondiale. Considéré comme son chef-d’oeuvre, LeTambour fera l'objet d'une adaptation cinématographique,vingt ans plus tard, par Volker Schlöndorff. Nouveau triomphe mondial :  Palme d'or à Cannes et Oscar du meilleur film étranger à Hollywood.

Une œuvre profuse

Si Le Tambour, comme Cent ans de solitude dans l’œuvre deGarcia Marquez, ou La visite de laavieille dame de Friedrich Dürrenmatt, représente le noyau rabelaisien de l’œuvre de Günter Grass, celle-ci connaîtra de multiples autres percées dans les genres les plus divers. 

Paraboles évoquant la monstruosité de l’Histoire, Le chat et la souris (1961) raconte les tribulations du jeune Mahke, orphelin enrôlé dans les Jeunesse hitlériennes et chef de meute d’une bande de Dantzig, alors que Les années de chien (1965) évoquent une lignée canine dont Prinz, l’un des descendants, est offert à un certain Adolf. À chaque fois, les thèmes de la culpabilité, de la banalisation du mal et de la responsabilité collective réapparaissent sur fond de chaos où survivent des êtres  marginaux, souvent déclassée ou vaincus. 

Du Turbot, inspiré par une fable médiévale et raillant la prétendue suprématie  des mâles, à La Ratte, marquant le retour d’Oscar le nain à l’ère du nucléaire,  le conteur truculent se fait à la fois moraliste. 

Mais l’oeuvre de Günter Grass est aussi une vaste chronique, souvent polémique, des année de l’après-guerre allemand, où son expérience de militant de gauche, compagnon de route de Willy Brandt (comme le raconte son Journal de l’escargot) ou, plus récemment, de pacifiste proche des altermondialistes, nourrit un constant débat contradictoire, de la guerre au Vietnam aux temps actuels marquée par la réunification, l’Allemagne d’Angela Merkel ou le sionisme d’Israël, notamment. Enfin un brassage à caractère de plus en plus autobiographique caractérise, toujours à contre-courant, le très controversé et assez brouillon Toute une histoire (1997),  le panoramique et passionnant Mon siècle (1999) ou la poignante remémoration de  Pelures d’oignon (2007), où le vieux lutteur n’en finit pas de ferrailler comme un jeune fou refusant de grandir…

Un Tambour à réveiller les morts

Plang, pling, pleng, rapatapleng : mais ça va bientôt cesser ce ramdam ? Plus de cinquante ans que ça dure ! Plus de cinquante ans que ce gnome nous tanne la peau de ses baguettes ! Pas moyen de dormir avec ça !

On était en 1959, on avait fait le ménage en Allemagne, on avait recouvert les ruines d’une belle nappe de propreté, et voici que l’énergumène se pointe avec son Blechtrommel, comme ça se prononce, à nous fixer de ses yeux de  faïence bleue. Et voilà que, vingt ans après, le morveux saute du papier et remet ça sur l’écran : plang, pling, pleng, rapatapleng. 

Or voici que  le temps passe et que Grass trépasse, mais Oscar n’en démord pas, qui nous fixe avec les yeux de David Bennent. Refus de grandir, et pas demain qu’on vous laissera dormir !

Et depuis lors, Oscar n’aura pas grandi, ni Günter à ce qu’il semble avec son tapage tous azimuts  à tout casser. 

Or est-il retombé en enfance en continuant de tout critiquer, de l’Allemagne réunifiée à la politique d’Israël ? Et ses aveux tardifs, et la honte qu’il disait éprouver de ses jeunes années : n’était-ce pas sénilité ? Preuve que tout ce qu’il avait ressassé n’était que battage de tambour ?

Tous comme un seul alors : haro sur l’enfant demeuré, les Vertueux ont réclamé le silence. Qu’il rende donc son Nobel, hochet pas mérité ! Et qu’il nous fiche enfin la paix. Qu’il nous laisse pioncer du sommeil du Juste.

Mais rien à faire, quitte à réveiller les morts, Oscar et David, et Günter, et Volker remettent ça : plang, pling, pleng, rapatapleng !

(Cet article est à paraître dans l'édition de 24 Heures du 14 avril)


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