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En finir avec l’errance

Publié le 15 avril 2015 par Bobo Mademoiselle @bobo_mlle

En finir avec l’erranceAmi lecteur, comme je sens que tu te passionnes pour " ma vie-mon œuvre ", je me permets d'aborder un sujet plus personnel. Quoi qu'il en soit, ce sujet n'est pas complètement étranger aux changements d'orientation successifs qui caractérisent mon parcours professionnel, puisqu'il s'agit de celui du lieu où élire domicile. Si mes choix de carrière ont été guidés par des envies et des besoins professionnels, ils l'ont aussi été par d'autres facteurs, existentiels ceux-là, et parfois inexplicables. Il était facile de répondre à la question " bon sang, mais qu'est ce que je fous la ? " quand mon bureau surplombait un cimetière (" rien de précis alors prends le magot et tire-toi "). Il est beaucoup moins simple de donner une réponse à cette même question de là où je me trouve, car effectivement : je ne comprends plus ce que je fais là et surtout pourquoi je n'arrive pas à en partir.

Tu es perdu ? Et bien moi aussi. Ton nez de fin limier était persuadé que je créchais au dessus du Flore en plein quartier BoBo. Et bien non. Je ne vis même pas en France, figure-toi (#ScoopDeOuf). L'endroit où je vis n'a pour le moment que peu d'intérêt dans la suite de l'histoire. Ce qui importe aujourd'hui serait plutôt de savoir où aller. Car, ami lecteur, la situation dans laquelle je me trouve est typique de celle du juif errant. Non, je n'ai pas été victime de pogrom, de conversion de force, ni de déportation, mais il n'empêche que je viens d'une famille où les générations se suivent mais ne naissent jamais dans le même pays et ne partagent jamais la même langue maternelle (je suis la première à parler le français alors qu'il ne s'agit pas de la langue de ma mère : avoue que c'est cocasse). Je dois porter ce bagage familial dans mon ADN, en tous cas c'est la seule chose qui explique qu'aujourd'hui j'en suis là, à ne pas savoir très bien où c'est chez moi.

Alors avant de comprendre vers où rebondir - pour reprendre un terme que mon entourage se plaît à employer de plus en plus fréquemment à mon sujet (" elle va rebondir, c'est sûr ") - j'ai d'abord tenté de savoir ce que je foutais là et pourquoi j'en étais arrivée là.
Rappelle toi, si j'en suis là c'est avant tout pour échapper à un cimetière. J'en avais assez de tourner en rond en zone 3 dans un bâtiment sinistre et dans un bureau recouvert de morceaux de tissus corail, pivoine, pistache et schiste. Plutôt que de continuer à avoir la terrible impression de passer à côté de ma vie (sensation décuplée par la présence de ce cimetière, je ne le dirai jamais assez), j'ai tout tenté pour changer de perspectives, quitte à accepter un entretien chez le concurrent, qui, même s'il n'offrait rien d'exaltant, symbolisait le changement. Mais pas que. Celui qui m'a appelé ce jour-là pour me proposer un entretien à - très précisément - une heure et vingt minutes de transport de chez moi, au delà du périphérique sud, dans un préfabriqué jouxtant une boîte de nuit, portait un nom tel qu'il m'était impossible de ne pas accepter de le rencontrer. Alors non, il ne s'agissait pas de Mr Depp ou de Mr Pitt (nous nous trouvons dans les tréfonds de la banlieue parisienne et pas dans un hôtel chic du VII ème arrondissement, ne l'oublions pas) mais d'un nom historique, chargé de symboles, que mon sens de l'éthique m'interdit d'écrire ici noir sur blanc. Gageons que tes connaissances en histoire soient suffisantes pour que la suite de ce récit te permette de deviner de qui il s'agit.

Dès que je suis rentrée dans la salle d'entretien, je n'ai pas pu m'empêcher de lui raconter avec force enthousiasme la vraie raison qui m'avait poussée à accepter de venir. Dès lors qu'il m'avait confirmé qu'il était bel et bien l'arrière-petit-fils de ce personnage pivot de la suite de l'histoire, je lui ai lourdement fait comprendre que si son arrière-grand-père n'avait pas existé, ni lui (évidemment) ni moi ne serions là à nous parler. Car en effet ma présence sur terre n'est due qu'à lui - l'aïeul de ce recruteur qui aujourd'hui souhaitait m'embaucher - et à un gramophone (on est peu de choses). Cette histoire remonte à la naissance de mon propre grand-père en 1901. Né à Beyrouth d'un père turc et d'une mère grecque, il n'est considéré ressortissant d'aucun pays et se voit alors confié le statut d'apatride. Peu importe, sans passeport mon grand-père parcourt le Moyen-Orient jusqu'à ce qu'il décide de s'installer au Caire, où il y pratique ses activités de négoce. Il y rencontre ma grand-mère (elle-même fraîchement débarquée d'Espagne), se marie avec elle et, ensemble, ils donnent naissance à cinq enfants, dont ma mère. Ils vivent aisément dans une banlieue chic, lui riche commerçant, elle couturière pour les femmes d'Alexandrie. Ils ont une gouvernante, un fer à repasser et même un fiacre : pas de doute, les affaires marchent plutôt bien pour mes grands-parents. En 1954, pour leur vingtième anniversaire de mariage, mon grand-père offre à ma grand-mère, pourtant pas particulièrement mélomane, un magnifique gramophone ; magnifique certes, mais défectueux... l'appareil ne fonctionnera malheureusement jamais. Pendant que les Anglais, les Français et les Egyptiens se déchirent pour prendre le contrôle du Canal de Suez, mon grand-père se démène pour traîner en justice le vendeur frauduleux. Pour cela, il lui faut des papiers : qu'à cela ne tienne, se dit-il, je ferai mes papiers et je serai Français ! La famille au grand complet obtient alors la nationalité française. Nous sommes en 1956, la crise du Canal de Suez est sur le point d'éclater. Aura-t-il eu le nez creux pour ne pas avoir vu venir ce qui allait ensuite se produire... Quoi qu'il en soit, en novembre 1956, tous les possesseurs d'un passeport français sont accompagnés à la frontière et priés de quitter le territoire à tout jamais.

Ils sont donc tous partis, abandonnant leur vie entière derrière eux, ma grand-mère ses machines à coudre, mon grand-père son fiacre, mes oncles et tantes leurs amis, ma mère ses jouets. Quinze ans après son arrivée, ma mère rencontre mon père, l'épouse et voilà que, très exactement cent vingt-et-un ans après la percée du Canal de Suez, je nais à Paris, grandis et me voilà maintenant ici devant l'arrière-petit-fils de celui sans qui tout cela n'aurait peut-être pas existé.

" Et puisque c'est votre arrière-grand-père qui a eu l'idée de génie de ce canal, c'est lui qui, indirectement, a déraciné des milliers de familles, dont la mienne, qui n'avait pourtant rien à voir là-dedans ", lui ai-je donc rétorqué en plein entretien, d'un air de défi. Comme tous mes coreligionnaires, j'ai un don pour faire naitre le sentiment de culpabilité chez mon prochain. En tous cas, mon interlocuteur avait d'un coup l'impression que c'était un peu de sa faute si je croupissais au bord d'un cimetière. Il se sentait presque le devoir de me dédommager et trouvait aussi logique qu'après tout ce chemin parcouru et ce qui lie nos deux familles, nous soyons réunis sous le sceau de la même entreprise, défendant les mêmes couleurs et les mêmes valeurs.

Le reste de l'entretien a donc été une promenade de santé et les suivants aussi (j'avais été l'objet d'une campagne promotionnelle à toute épreuve). J'ai donc signé.
Si je n'avais pas signé, je ne me serais jamais démenée pour trouver un plan B, hors de France, dans un endroit où il fait bon vivre et que, pour une kyrielle de raisons valables, (également liées au récit dont tu viens de te délecter, ami lecteur) je rechigne un peu à abandonner (et surtout pour aller où ? La question de l'errance ne s'arrête pas là, #TeasingDeOuf).

Comme quoi, l'histoire ne fait que se répéter : sur plusieurs générations, sa famille a eu un impact sur la mienne. Alors plutôt que de me questionner sur ce qui m'attend désormais, je vais plutôt l'appeler pour savoir ce que lui et les siens ont concocté pour moi cette année.


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