Magazine Journal intime

On ne fait rien par hasard

Publié le 20 avril 2015 par Bobo Mademoiselle @bobo_mlle

On ne fait rien par hasardSi j'en doutais encore, même après avoir pris pleinement conscience des conséquences sur plusieurs générations de l'achat d'un gramophone, l'affaire du Rubik's cube m'a totalement convaincue. Amis lecteurs, même les plus chanceux d'entre vous doivent savoir que s'il y a quelque chose qu'on ne peut pas résoudre au hasard, c'est bien le Rubik's cube. C'est un fait et ce n'est pas le seul : la recherche effrénée de la solution à ce terrible casse-tête ne se fait pas non plus par hasard. Donc, que ça te plaise ou non, quand on parle de Rubik's cube le hasard n'existe pas, à aucun niveau.

Il y a plusieurs années (inutile d'en préciser le nombre exact, ça ne nous rajeunirait pas, ni toi, ni moi), j'étais évidemment bien loin d'imaginer que ce à quoi je passais mes journées avait véritablement un sens. J'avais quinze ans à l'époque et le Rubik's cube était devenu une obsession. J'avais passé des dimanches entiers à trainer dans ma chambre, en pyjama, penchée sur le cube, le manipulant dans tous les sens à m'en démettre les poignets. Il m'accompagnait partout et je ne le posais que pour manger. C'était l'époque où je plastifiais mes cours pour les lire sous la douche, le lieu selon moi le plus propice à la concentration et à la réflexion. Je les collais sur le carrelage d'un coup de jet d'eau et les apprenais par cœur dans la vapeur enveloppante de la salle de bain transformée pour l'occasion en hammam. Bien souvent je troquais mes fiches contre mon Rubik's Cube, ne sortant de la douche que quand mes doigts glissants et ridés n'arrivaient plus à tourner les arêtes. Personne ne comprenait ma monomanie pour ce jeu, moi-même j'avais du mal à la justifier.

Des années plus tard, je me suis retrouvée immergée au beau milieu d'une fête qui suintait d'ennui : une sorte de soirée de retrouvailles d'anciens de la faculté, une occasion de faire le point sur ce que les uns et les autres étaient devenus (une occasion surtout de dauber sur les absents et de se mesurer aux présents). Il y avait beaucoup de monde, beaucoup de gens qui racontaient leur vie avec un air de défi pour montrer qu'ils étaient aux portes du succès. J'avais feint un coup de téléphone pour m'éloigner quelques instants dans le couloir, histoire de prendre le temps de trouver un truc génial à raconter... Certains avaient beau trouver mon travail sexy, le fait de dire que j'étais chef de produit lingerie était bien loin de me faire vibrer. Comme l'objectif de cette soirée était manifestement de se présenter en ne racontant que le métier qu'on exerçait, il fallait que je cherche un moyen de le montrer sous son meilleur jour. Une fois dans le couloir de ce grand appartement haussmanien en plein cœur du dix-septième, je m'étais soudainement retrouvé nez à nez avec un Rubik's Cube, complètement abandonné et désordonné. De le voir là, livré à lui-même avec toutes ces couleurs mélangées n'importe comment avait suffi à me donner une énorme suée.

Rien de tel pour se donner une contenance, m'étais-je dit. J'étais alors repartie au salon, mon verre de Sancerre dans une main, mon Rubik's dans l'autre, prête à recentrer le débat sur des choses bien concrètes à la moindre tentative de quiconque serait tenté de parler lingerie. Très concentrée sur mon Rubik's, je ne m'apercevais pas qu'à côté de moi un curieux m'observait avec attention, un curieux lui aussi passionné de Rubik's cube avec lequel, dès le lendemain de cette soirée, il ne se passera plus une journée sans que nous nous voyions ou nous donnions des nouvelles.

Il ne fait aucun doute pour moi que si je m'étais obstinée à résoudre ce satané cube des années durant c'était pour faire la connaissance de ce meilleur ami (je te vois venir, ami lecteur, te plaire à imaginer toute sorte d'anguilles sous roche, de baleines sous gravier, de girafes derrière eucalyptus. Je vais être honnête avec toi : tu t'égares. Suis moi plutôt.) Nous étions donc, Lui et moi, devenus parfaitement indissociables jusqu'à ce que - comme toutes les bonnes choses ont une fin - un malentendu (qui serait inutile d'étaler sur la toile) nous sépare. Nous nous sommes alors retrouvé l'un et l'autre orphelin de sa moitié. C'est à ce moment là que je me suis dit que Lamartine n'avait finalement pas dit que des conneries : malgré la promiscuité dans laquelle j'étais plongée tous les jours aux heures de pointe dans le RER B, tout me semblait dépeuplé (ce qui me laisse aujourd'hui circonspecte, je dois bien te l'avouer). Dans ce contexte, quand une opportunité de quitter Paris s'est présentée à moi, je n'ai pas hésité une seconde : plus rien ne me retenait.

Tu vois le topo : un Rubik's cube pourrait aussi être à l'origine de mon départ à l'étranger (d'aucuns disent que j'exagère, d'autres que c'est proprement gueu-din).
Alors depuis, le Rubik's cube s'est de nouveau rendu fort utile : grâce à lui, j'ai eu droit à des tournées de bière gratuites assorties d'un dîner et la vénération de quelques-uns de mes amis - pour qui le Rubik's Cube relève de la sorcellerie. J'ai pu calmer mes accès de tachycardie en présence des mes collègues les zélés et les écervelés (les écervelés arrivent... #TeasingDeOuf). Le Rubik's Cube a été jusqu'ici mon plus fidèle compagnon : il ne m'a jamais trahi, il n'a aucun mystère pour moi, il me paye des coups à boire et parfois même à manger, il est toujours là, prêt à me donner un coup de main en cas de stress ou de sentiment d'inutilité. Il me donne l'impression d'avoir le pouvoir de remettre des choses en ordre et en plus il me fait me sentir intelligente : il n'y a aucune raison qu'il ne continue pas de me rendre bien des services à l'avenir.

Finalement, je ne sais pas ce qui me retient de le demander en mariage, mon Rubik's.


Retour à La Une de Logo Paperblog

Dossier Paperblog

Magazine