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La moyenne médiane du milieu

Publié le 01 mai 2015 par Rolandbosquet

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      Temps pluvieux et ciel couvert ce matin. Mon courtil s’abreuve avec gourmandise après la période ensoleillée mais aride des semaines précédentes. La pelouse pousse si vite, se plaint mon jeune voisin Mathieu, qu’il n’a même plus le temps de la regarder pousser entre deux séances de tonte ! Les paysans, eux, sont ravis : les vaches broutent à satiété et leur lait prendra un petit goût de noisette tout à fait printanier. Les météorologues eux aussi sont satisfaits. Aucune trace de réchauffement climatique dans la douceur de l’air. Les températures s’inscriraient dans les moyennes de saison. Notre société, en effet, n’aime rien tant que de vivre dans la normalitude de la moyenne. Le moindre écart donne lieu à des jérémiades sans fin. L’excès de chaleur fait transpirer et oblige à tamponner les aisselles de produits miracles qui masquent les mauvaises odeurs. La neige contraint l’automobiliste en route vers les pistes de ski à sortir de sa voiture pour équiper ses roues de chaines s’il ne veut pas finir son voyage en naufragé de la route ! Consommer une salade en terrasse de bord de mer est certes un plaisir rare mais hélas gâché par une eau encore bien fraîche qui détourne de la baignade. Rien n’est plus reposant qu’une température moyenne. Et quoi de plus fatiguant par ailleurs que de visiter cent magasins pour un chaland de petite ou de haute stature avant que de trouver la veste ni trop étroite ni trop vaste, la petite robe si mignonne mais coupée dans les tailles moyennes uniquement ou la paire de chaussure idéale repérée en vitrine mais ignorant malicieusement le pied délicat de Cendrillon comme l’inélégant de sa cousine Berthe ? Ah qu’ils sont bien heureux ceux qui ne connaissent qu’une normalitude médiane !  Ainsi l’élève moyen est-il satisfait des notes et appréciations inscrites sur son carnet. Les professeurs l’ignorent généralement tandis qu’ils surveillent de près les perturbateurs, harcèlent les cancres sans relâche et interrogent de préférence les meilleurs. Plus tard, lorsqu’il aura réussi, en milieu de classement, le concours administratif territorial, il deviendra agent des écritures et s’épanouira doucettement dans le bureau central, loin de la chef qui distribue les dossiers ennuyeux et loin des réclamations des assujettis hargneux et contestataires. Certes, sa rémunération restera, elle aussi, dans la moyenne. Mais elle lui infligera ainsi moins d’impôts sur le revenu que celle du cadre qui travaille pourtant bien plus que la moyenne nationale de 35 heures par semaine. Et comme elle sera malgré tout trop élevée par lui donner droit à des allocations publiques, il ne perdra pas son temps à établir les demandes adéquates. Peut-être réservera-t-il ce temps ainsi sauvegardé à la lecture de ses neuf à dix livres par an, à l’exemple de la moyenne des lecteurs. C’est-à-dire moins de un par mois. Mais s’il osait ouvrir, en plus, le dernier ouvrage de Philippe Sollers, d’Adriana Carambeu ou même de Michel Onfray, ses collègues, sa famille et ses amis le classeraient derechef dans la catégorie des intellectuels, le chassant définitivement de la moyenne. Il lui arrive pourtant de rêver, parfois. Il ambitionne ainsi d’assister au prochain spectacle de Johnny Halliday. Mais là encore, son fantasme rejoint celui de la moyenne de ses concitoyens. C’est pourquoi il veille à demeurer bien installé au centre de la moyenne, cette ligne médiane qui horrifie les jeunes encore pleins d’ambitions et réchauffe doucement le cœur des vieux nostalgiques de leurs espoirs audacieux. Mais les chroniques du vieux bougon comptant en moyenne 3800 signes, espaces compris, il est grand temps pour lui d’y mettre un terme afin d’aller admirer le muguet fleuri dans le sous-bois de son courtil.

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