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L'amour par coeur

Publié le 11 mai 2015 par Jlk

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Que l’amour courtois n’exclut pas la vérité selon la chair.

Léa n’en parle guère à Théo, comme si la chose allait de soi, mais ce qu’elle constate est que le solfège résiste. La musique tient bon, Cécile a de vraies raisons de s’indigner mondialement et Chloé de prodiguer partout ses soins de spy-doctor, chacune sans se départir, la première, de sa  pétulance positive et la seconde de son  cran en zone dangereuse, donc tout n’est pas perdu. Comme le disait aussi l’émouvant Christopher qui savait de quoi il parlait : il suffit de tenir la note.

D’un autre point de vue, s’il est vrai que Théo n’a aucune espèce de notion en matière de fonctionnalité marchande, le moins qu’on puisse dire est qu’il aura assuré dans sa partie, sans sacrifier jamais aux effets, comme Léa dans sa façon d’apprêter la crème soubise ou sa persévérance à développer tous les registres de l’harmonium, l’éducation des greluches ou  l’accueil clandestin de clandestins quand celui-ci lui a paru justifié.

Précisions utiles : À maints égards, Léa et ses filles incarnaient alors des variantes représentatives du type de la femme moderne libre et responsable. En sa qualité de fille d’hôtelier, Léa maîtrisait tous les aspects d’une organisation pratique accordée à un indéniable art de vivre, tout en assumant la gestion de l’œuvre de Théo  entre deux concerts d’harmonium ; Cécile s’était rendue utile puis indispensable auprès de nombreuses associations attachées au soutien ou à la survie de peuples divers  et de diverses espèces animales menacées, et Chloé travaillait sur le terrain à la réparation des corps et de leurs membres polytraumatisés avec des compétences d’acquisition palliant son excessive sensibilité – toutes qualités  relancées par les liens plus ou moins étroits que le trio entretenait avec Jonas, parrain de Cécile, le Monsieur belge dont les connaissances tous azimuts avaient aidé l’une ou l’autre à tel ou tel moment, ou encore Rachel et la Maréchale qu’une naturelle complicité rapprochait aussi, on verra comment.

On pourrait dire enfin qu’à côté de la femme résolument terre à terre, il y a de la fée et du médium en Léa, qui voit bel et bien, à l’instant, Théo rassembler ses affaires en considérant son travail accompli durant la matinée, s’en féliciter d’abord puis y revenir plusieurs fois après une station à la fenêtre de l’Isba, retourner au portrait et se désoler d’y trouver tant de pendables insuffisances  et en soupirer, puis en rire comme il a appris à rire, enfant, de tout ce que la guerre lui a inculqué avant l’âge;, et s’il fumait encore il en grillerait une, au lieu de quoi il rajoutevite fait une nuance de bleu vert dans les yeux pers de cette Léa qu’elle-mêmeattend de découvir sans impatience aucune ; et plus tard elle le voitenfourcher son side-car après avoir coiffé son casque d’aviateur de la GrandeGuerre trouvé dans les greniers de la Bella Tola, et le voici descendant parles zigzags de la route d’en haut, le voilà fonçant sur les cornichessurplombant le Haut Lac, et maintenant c’est elle qui se jette un dernierregard au miroir avant de se pointer, clope au bec, sur le perron de pierre dela Datcha,  enfin on ne sait trop commentarranger la fin de ce chapitre mais ce qui est probable est qu’on entendra dela musique aux fenêtres ouvertes de leur demeure dont le plafond bleu dela  chambre des vieux amants semblebouger doucement sous l’effet de la lumière filtrant entre les feuillesreverdies du grand érable protecteur qu’il y a là.

La musique peut venir à ce moment-là.

Tout à l’heure Léa, les yeux mi-clos sur sa clope,entendra le bruit des pas de Théo dans l’allée, et c’est une musique detoujours qui lui revient. La vision de Théo se fond ainsi dans l’écoute de Léa.

Ce qu’onpourrait dire un silence originel garde en mémoire ce bruit de pas dans laforêt, ou parfois dans les couloirs de bois de la Bella Tola, ou dans elle nesait plus quel jardin ou encore, à l’opposé de toute musique selon son cœur, derrière cette porte là-bas qui n’aurait jamais dû s’ouvrir sur les pas  de l’effroi.         

L’harmonium n’est pas pour Léa l’instrument d’une fuite ni moins encore l’accompagnement pompé de cantiques supposés stimuler l’élévation de chacune et chacun les yeux au ciel, mais une machine à retrouver l’harmonie que seul aura jamais égalé le premier  souffle d’un enfant.

Léa connaît le solfège sur le bout de chaque doigt, mais il y a longtemps qu’elle ne regarde plus les notes, comme Jonas retient tout par cœur à n’entendre les mots qu’une fois. De même Léa mémorise-t-elle les couleurs de la musique comme Théo entend pour ainsi dire la distribution des tons et des valeurs, sans jamais s’en laisser imposer par aucune des conventions privées ou publiques que Maître Waldau lui a appris tacitement à ignorer, au dam des cagots du clan Mestral.         

Pas plus que la musique selon Léa n’est soumission aux édits du clan, elle ne s’est jamais associée à la moutonnière procession des concerts et festivals ni à aucune forme de célébration. Quant à l’harmonium de l’antédiluvienne chapelle anglicane de la Bella Tola dont un vieil accordeur de la plaine lui a transmis divers secrets d’entretien, Léa se l'est bonnement réapproprié pour son seul usage et le dernier auditeur fervent que fut Maître Waldau, avant la transplantation de l’objet à la Datcha où sa fonction quotidienne reste de faire pièce, tout tranquillement, à ce qu'elle qualifie de simulacre musical omniprésent alternant romances melliflues et trépidations.         

La musique usinée est désormais partout, songe ainsi Léa en déployant, assise sur l’escalier de pierre, ses volutes bleutées; le simulacre de la musique submerge tout de sa flatteuse  inanité, dégoulinant des façades extérieures de la ville-monde et des parois intérieures de ses ascenseurs ou de ses lieux d’aisance aux suaves parfums de synthèse, et c’est tout ce que tous deux, unis contre la mort, vomissent et combattent par amour, se dit encore Léa en entendant le bruit des pas de Théo sur l’allée, et voici qu’une comptine chantée et rechantée, lui venant de Laure aux heures heureuses  de son enfance, remonte à ses lèvres avant que les lèvres de Théo ne s’y posent. 
(Extrait d'un roman en chantier)

Peinture: Pieter Defesche.


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