Magazine Journal intime

La guerre des mondes (mais bio, complètement bio)

Publié le 03 juin 2008 par Corcky


Tu connais la chanson de Nino Ferrer qui s'appelle La maison près de la fontaine?

Moi, je t'avouerai que la première fois que j'en ai entendu parler, j'étais en cinquième et je devais me la farcir en cours de musique, c'est-à-dire qu'on était censés la chanter en chorale et la jouer à la flûte à bec.

Tu te souviens peut-être de tes cours de musique au collège?
Moi oui.

Mon prof de musique, à l'époque, était un grand schizophrène qui devait exercer en mi-temps thérapeutique, ou alors il faisait partie du quota de handicapés que l'Education Nationale se fait fort d'employer, histoire de faire oublier qu'à côté de ça, y'aura toujours davantage de moyens à Henri 4 et à Louis Legrand qu'au collège Pablo Picasso de la première ZEP venue.

Quelque part, cette façon de se donner bonne conscience à peu de frais, c'est un peu le côté bobo de l'Education Nationale, et ça tombe bien, parce qu'en fait je ne voulais pas te parler de mon prof de musique mais des fameux bobos dont tout le monde parle depuis quelques années.

Quand je me suis demandé ce qu'on entendait vraiment par bobo, je suis allée chercher sur Gogol, qui est le meilleur ami du gros flemmard infoutu d'ouvrir un bouquin pour extraire la substantifique moelle d'un Savoir millénaire  transmis par nos illustres penseurs (autrefois Montaigne, Voltaire ou Montesquieu, aujourd'hui Lio, PPDA, Cali, eh ben oui, on est passés au prêt-à-consommer dans tous les domaines, mon pote, pas seulement au rayon surgelés du Carrefour du coin).

Donc, j'ai trouvé cette définition, qui en vaut sans doute une autre:

"Catégorie de personne à l’aise financièrement qui, prise de scrupules, s’engage éthiquement (contre les OGM) ou politiquement (écologie, taxe Tobin) dans le but de faire des grands rassemblements festifs (Larzac) où "un autre monde est possible". Le bobo aime le petit peuple, mais pas trop, il ne va pas jusqu’à fréquenter le zinc assidûment ou les campings deux étoiles par amour des vraies gens...Le bobo appartient souvent à la catégorie des cadres moyens et supérieurs de la fonction publique (beaucoup) et privé (un peu moins). Sa bible ? Le Monde Diplomatique, le bobo aime également lire Libération, Viviane Forrester, Pierre Bourdieu et Philippe Corcuff, parfois Guy Debord même si il ne comprend pas tout. Il part en vacances dans le Gers, le Lot, l’Aveyron car il aime la campagne, lui le citadin en quête de zen. Notre ami bourgeois-bohème goûte aussi le jazz cross-over (Norah Jones, No-jazz, Jazzanova), la musique cubaine, la chanson française à texte (ah ! Carla Bruni) et les films asiatiques (Wong- kar Wai). Le bourgeois-bohème n’aime pas : les cons de droite qui emprisonnent son idole José Bové, la société de consommation, TF1, Patrick Sébastien et les vilains fachos."


clichés, clichés, clichés...

Et pourtant, quand je regarde autour de moi...on a toujours tendance à voir la paille dans l'oeil des voisins, comme tu le sais bien.

Et quels voisins!
Dans mon ancien quartier, avant, y'avait surtout des vieux.
Bon, c'est chiant, les vieux, ça marche pas vite, ça prend tout le trottoir, ça promène des yorkshires qui laissent des crottes de rats partout et ça n'est pas très aimable (surtout les jours de marché). M'enfin, bon, les vieux, ils vont chez Franprix, ils achètent des fringues de vieux et ils font pas de bruit, sauf quand tu leur voles leur sac (mais alors il faut assumer jusqu'au bout, avoir le courage d'un Thierry Paulin, et les refroidir aussi sec).
Avec l'arrivée des "jeunes-couples-aisés-de gôche-avec-ou-sans-enfant", mon ancien quartier s'est métamorphosé.

Tu remarqueras que c'est précisément ici que je fais le lien avec la chanson de Nino Ferrer citée en début d'article, parce que depuis que tu as commencé à lire, tu dois te dire que je chie encore plus dans la colle que d'habitude. Mais oui, y'a bien un rapport, attendu que la maison près de la fontaine, au début, elle est vachement chouette, avec les mômes qui se baignent dans la mare et le curé qui les emmène derrière l'église à la pêche aux écrevisses, et la nature qui sent bon, tout ça, et puis à la fin, c'est tout nul, le progrès est passé par là, y'a plus de mare, seulement des HLM tout gris...

Eh ben, mon ancien quartier, c'est un peu comme ça que je le vois.

Mon ancien quartier, il s'est sacrément transformé, et de "populaire attirant les classes moyennes", c'est devenu une réserve ethnologique dans laquelle tu peux te promener pour lancer des cacahuètes bio aux nouveaux spécimens fraîchement installés.

"Miel et nature", "Foie gras biologique", "traiteur de luxe bio", "Espace beauté nature"...y'a même plus moyen d'acheter une plaquette de beurre à un prix raisonnable. Les agences de voyage (elles ont poussé comme des champignons) ne proposent plus que des circuits "découverte" en Toscane, à Cuba ou en Croatie, à mille euros les trois jours. Les p'tits magasins de fringues pas chères ont fermé, maintenant c'est "Gap" et "Zara" sinon rien.
La nouvelle brûlerie te propose environ mille cafés différents, torréfiés à la main, entre les cuisses ou entre les fesses, importés du Kenya, du Salvador, du Mexique ou même de Nouvelle Zélande, tous issus du commerce équitable (parce que sinon, c'est du café de salaud).
Les jeunes cadres dynamiques et les artistes à la mèche étudiée écoutent Vincent Delerm et la World music, y'a plein de vernissages partout (ils vernissent surtout le bois des chaises avec leurs culs, d'après ce que j'ai pu voir) et aussi une grande mobilisation politique: des pétitions pour sauver un immeuble du 18e siècle, pour épargner les arbres centenaires du square d'à côté...et pour faire dégager les SDF qui, depuis pas mal de temps, squattent l'entrée du Monoprix.

Le Monop', tiens, qui a changé ses rayons: on peut y acheter des trufades, des chèvres chauds sur toast, toute une gamme de produits "gastronomes" et "bio" (putain, le "bio", c'est une obsession, chez ces gens!). La boulangerie "Bio" (elle aussi, bordel!) te fait la baguette à plus d'un euro et te propose trente mille styles de pains différents, parce que tu le vaux bien. Et puis le samedi, tu as le choix entre tout plein de meetings sympa, "écolo-tiermondo-gratte-moi-l'dos" dans lesquels tu peux prouver à fond ton engagement sincère pour les pauvres, les baleines et les ornithorynques. Et après, tout le monde se retrouve dans l'un des nouveaux bars "branchés" du coin, autour d'une assiette de "tapas" et d'un pichet de margarita, avant d'enquiller dès le lendemain sur une nouvelle journée de boulot dans une grande agence de marketing, de communication, ou une boîte d'informatique qui a la cote.

Je critique pas, hein, attention.

Juste, je me dis que ça doit être chiant, quand t'es un vieux pas friqué, ou un pauvre, d'en être réduit à te tartiner du pâté Olida sur du pain synthétique de chez Ed l'Epicier, en attendant de te trouver un studio en banlieue parce que t'as plus les moyens de payer ton loyer dans ce quartier qui est devenu celui des amis des pauvres, justement.

Y'a dans tout ça une logique qui m'échappe, mais j'arrive pas à mettre le doigt dessus.

En attendant, faut que j'te laisse, j'ai une partie à terminer sur ma console de jeux dernier cri, pendant que mon Ipod et son enceinte dernier modèle me susurrent le dernier tube d'Ayo, après quoi j'irai poster mon chèque de cent euros pour MSF et Aides, puis je materai sans doute un excellent petit film sud-coréen sur ARTE.


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