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Save My Soul

Publié le 03 juin 2015 par Jlk

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Une intensité réjouissante marquait les derniers échanges d'Olga et Jonas.

Olga savourait la pulpe bien mûre des griottes dont Théo lui avait laissé la veille un plein sachet, tout en déchiffrant le dernier SMS-fleuve de Jonas.

Elle lui évoquait tous les jours, depuis quelque temps, les pages nouvelles de L'Ouvroir, comme s'il s'agissait de composants de sa propre vie, et le fils de Nemrod en redemandait, toujours curieux de ce qui sortait de l'atelier paternel en dépit de l'océan qui les séparait au propre et au figuré.

De son côté, Jonas parlait des gens qu'il avait rencontrés depuis que, par l'entremise de Lady Light, il avait fait la connaissance d'un vieil ami-amant de celle-ci, au surnom de Mister John.

Une compréhension  éprouvée des gens, saine et toujours sereine de jugement, caractérisait ce Mister John avec lequel il avait fait, sur sa demande, le pèlerinage en divers lieux chers à son souvenir, à commencer par le Broadway Automat et le Radio Music City Hall.

Un soir qu'ils étaient sortis ensemble, Mister John s'appuyant au bras de Jonas après l'avoir prié de s'accorder à sa marche ralentie par le grand âge, ils s'étaient arrêtés d'un même accord pour se laisser pénétrer par la vision crépusculaire de la rue.

Jonas la décrivait à Olga dans ce SMS d'un lyrisme urbain assez rare chez lui: "La nuit était tombée et les lumières de Broadway répondaient à toutes nos prières simples. Très haut dans les airs, il y avait de grandes affiches brillamment éclairées représentant des héros ensanglantés, des amants criminels, des monstres et des desperados armés. Les noms des films et des boissons gazeuses, des restaurants et des cigarettes étaient écrits dans un feu d'artifice de lumière, et au loin on distinguait les dernières lueurs du jour au-delà de l'Hudson River. Les immenses buildings à l'est de la ville étaient éclairés et semblaient être la proie des flammes".  

Pas plus qu'Olga Jonas ne prétendait écrire, ce qui s'appelle écrire, au sens tyrannique où le vivait Nemrod, mais les commodités du système SMS (Save My Soul), entre autres vecteurs pratiques de l'échange  synchrone, lui convenaient dans la mesure où, à n'importe quel moment du jour ou de la nuit, sauf quand il pratiquait ses apnées matinales, le subtil appareillage lui permettait, à fines pressions de ses doigts, d'atteindre Olga ou le mecton de Chloé, dit aussi l'Irlandais, le Monsieur belge à Canberra ou Théo dans son Isba, Cécile à la sortie de sa séance hebdomadaire de Taï-tchi ou Rachel pour évoquer, une fois de plus, feu le vieux Sam éternellement jeune à leur souvenir partagé.

Le seul nom de l'Hudson avait rappelé à Olga sa propre découverte de Brooklyn Heights, des années auparavant, quand Lady Light avait commencé de perdre la vue, puis elle avait évoqué, dans un SMS aussi développé que le précédent de Jonas,  la très belle séquence de la mort du père, dans L'Ouvroir, révélant une facette de la sensibilité de Nemrod qu'elle avait toujours pressentie mais qui s'exprimait ici de manière si simple et si tendre qu'elle semblait d'une voix jamais entendue, même par Jonas au moment de sa dernière réconciliation d'avec la vieux sanglier.

Précisions techniques sur le réseautage des protagonistes du roman en cours: En tant que facilitateur des relations entre ses personnages, le romancier se faiit un plaisir malin de multiplier les arborescences narratives leur permettant de communiquer sans se trouver forcément engagés dans le même épisode. Pour sa part, sans quitter sa table, ou de n'importe quel lieu connecté, fort de son Samsung Galaxy III ou de sa tablette iPad Maxitech, il se plaît à relayer ou relancer les messages intercontinentaux, tels que ceux de Jonas et Olga, mais aussi les communications plus proches, par exemple de Théo et Léa (il est en ville et elle lui demande de lui ramener une botte de radis ou le dernier roman de ce Marcus Goldman dont tout le monde parle), entre autres courriels adressés par les protagonistes du roman. De surcroît, les nouvelles ressources de la narration panoptique auront ouvert une brèche temporelle permettant aux personnages du roman de converser librement avec leurs homologues d'ouvrages parus dans les années ou les siècles passés, n'excluant pas ainsi la rencontre virtuelle d'Olga la cougar et de Julien Sorel au saut du lit, entre cent autres exemples imaginables par la lectrice ou le lecteur. 

(Extrait d'un roman en chantier)


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