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Mémoire vive (89)

Publié le 09 juillet 2015 par Jlk

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Jean Dubuffet: "La notion de culture, telle qu'elle est conçue aujourd'hui, essentiellement publicitaire, se trouve naturellement portée à affectionner les oeuvres les plus lourdement simplificatrices pour ce qu'elles se prêtent mieux aux mécanismes de la publicité, puis à transporter peu à peu le principe de valeur des oeuvres à leur valeur publicitaire".

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Les séries télévisées telles que House of cards ou Abbey Downton relèvent plus, me semble-t-il, du grand artisanat que de l’art. Ou alors d’une sorte d’art collectif tel qu’il s’en produisait dans les ateliers des siècles passés, sans signature unique. Ceci noté, le travail que suppose la fabrication d’une série comme Abbey Downton mérite autant de considération, sinon bien plus, que le bâclage de tant de romans contemporains.

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Le problème de la critique littéraire de type universitaire, et notamment en Suisse romande, c’est qu’elle est le fait de types, ou de typesses, qui n’ont rien vécu, ou qui ne laissent rien filtrer de ce qu’ils ont (un peu) vécu dans leur approche et leur interprétation des textes.

Or ces gens-là, corsetés dans leurs préjugés moraux ou scientistes, tout ficelés dans leurs bretelles théoriques ou leurs jarretelles pratiques, prétendent non seulement sonder le tréfonds du sous-texte et détailler ses moindres composants génétiques (le problème essentiel de la couleur de l’encre et de la marque du laptop), au détriment croissant du contenu patent ou latent du texte, sans parler de l’éventuellevisée de l’auteur, mais montrer, subventions à l’appui (dans l’accumulation capitale desquelles il excellent en tant que chercheurs), qu’ils en savent infiniment plus que l’autrice Une telle ou l’auteur Untel.

Rabelais les avait joliment épinglés du temps des sorbonnicoles et autres sorbonnagres, et Molière a renchéri contre les savantasses de son siècle, mais on s’étonne que la saine moquerie se fasse sirare en nos temps de prétendue liberté d’esprit et de prétendue dérision d’un peu tout. Hélas, où sont les jeunes insolents qui renoueraient, même en Suisseromande, avec la verve irrespectueuse des sieurs Burnier et Rambaud dans leur mémorable Roland Barthes sans peine ou dans La Farce des choses ?

Or le constat devrait stimuler le désir de pallier ce manque, dans la foulée d’autres entrepreneurs de démolition, de Léon Bloy dans son Exégèse des lieux communs, à Karl Kraus en son effort de dénazification avant la lettre de la langue allemande. On cherche satiristes et pasticheurs ! Les offres sont à envoyer au Centre de Rumination sur les Langueurs Romandes à droite quand vous sortez de l’autoroute

Ce qu’attendant nous nous résignons à prendre connaissance, bientôt, du nouvel essai de décryptage socio-linguistique des sieurs Maggetti et Meizoz, qui planchent ces jours sur un inédit rare des Mémoires de Jacques Mercanton évoquant sa dernière virée dans les bars de go-go boys de Pattaya, à la veille de ses 80 ans…

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Il y a une espèce de douce folie dans les nouvelles de John Cheever, qui me convient à merveille car c’est ainsi, aussi, que je ressens la vie, toujours extravagante sur les bords et tirant de là son irrésistible comique. On voit cela, mieux que dans ses récits des années 30-40, marqués par un réalisme social plus âpre, dans les nouvelles de la maturité, et notamment dans le recueil du Déjeuner e famille, telles Clancy dans la tour de Babel et La chasteté de Clarissa. De fait, le personnage de Clancy est véritablement une figure du comique universel, qu’on pourrait dire l’ahuri révélateur ou le confondant imbécile.

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Il y a du Chinois chez le jeune Américain Christopher, protagoniste défunt du cinquième chapitre de mon roman, et de la figure christique aussi, du côté d’Aliocha Karamazov. Le personnage sait qu’il est promis à mourir jeune, il en tire une tristesse particulière – tristesse pour la vie plus que pour lui, mais aucun ressentiment. Pour l’essentiel, c’est cependant une présence radieuse.

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Je ne sais pas où je vais, mais j’y vais et avec autant de constant étonnement que de plaisir : voilà ce que je peux dire de la progression de mon roman, que se partagent la rigueur de la pensée et la fantaisie inattendue. Ainsi du développement d’aujourd’hui sur la notion de ricanement, qui me semble importante, me venant à la fois de mon observation en certain lieu (plus précisément à la rédaction, avec ce cher B. figurant le ricanant perpétuel) et du souvenir du Docteur Faustus de Thomas Mann, pour lequel le ricanement est le signe du démon.

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Achevé ce matin la lecture de La petite galère de Sacha Desprès. Vraiment très bien, et qui me surprend d’autant plus que le thème des banlieues fait aujourd’hui alterner, presque automatiquement, colères feintes et trémolos convenus. Or il y a là quelque chose de vécu du dedans, et j’y reconnais du vrai en dépit du regard parfois étroit de la vision modulée, donnant par exemple à penser que tous les mecs sont des salauds.

On ne fera jamais de très bons romans avec de tels préjugés, mais le plus salaud des mecs en question, type de pervers narcissique aggravé, est un début de bon personnage de roman. Sacha Desprès ne dore pas la pilule, et c’est déjà bien – elle me semble partager l’honnêteté teigneuse d’autres jeunes écrivains qui m’intéressent, à commencer par Quentin Mouron et Antoine Jaquier -, et je trouve son roman, certes moins ample et clinquant que le Vernon Subtex de Virginie Despentes, plus intéressant que celui-ci par le détail de l’observation (on a vite fait le tour du trou à rats branché du dernier protagoniste chômeur-loser de Despentes) et surtout plus étoffé du point de vue affectif, bien plus engagé et révélateur de gouffres dans sa façon de sonder la détresse ordinaire.

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J’ai repris ce soir les lettres de Simon Leys à Pierre Boncenne, qui sont aussi constamment pertinentes que tout ce qui a été publié par ce très grand Monsieur. Qu’il parle des livres qu’il est en train de lire ou des idées de Jean-François Revel, pour lequel il a beaucoup d’admiration, de Simone Weil (et de Gustave Thibon à propos de celle-ci) ou de navigation en mer (avec sesfils), du dernier recueil de nouvelles d’Alice Munro dont il relève la profondeempathie à la Tchékhov - mais un fonds de tristesse qui le gêne -,  des bateleurs de l’intelligentsia parisienne (il ne manque pas une occasion de brocarder joyeusement l’inénarrable BHL) ou, par effet de contraste, du courage intellectuel d’un Orwell et de divers contempteurs de la Révolution culturelle chinoise, dont il aura été le précurseur et le plus vaillant adversaire dans le domaine francophone, Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, me semble toujours sensé, naturel , jamais pédant, joyeusement lui-même.

Ce dimanche 21 juin. –  À la veille du 67eanniversaire de Lady L., nous avons passé, ce dimanche, une bien bonne journée familiale en compagnie de nos filles et de leurs lascars. Pas une fausse note. Au lieu du repas gastro que nous envisagions, nous nous sommes « contentés » d’une table simple mais riche, arrosée de bons vins. Et que demander de plus ?

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Simon Leys, à propos du génocide cambodgien: "Après son dernier voyage, Gulliver ne supporte plus l'odeur humaine, et pour pouvoir respirer, va se réfugier dans l'écurie auprès des chevaux" 

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Ce lundi 22 juin. –  Pendant que L.était en ville avec des amis, j’ai regardé tout à l’heure Les Amours imaginaires de Xavier Dolan, évoquant les relations triangulaires, à la fois explicites, dans leur mimétisme, et pas moins épineuses, nouées entre une paire d’amis des deux sexes et un très beau jeune blond, genre Adonis, mais stupide à l’évidence.

La fascination, purement physique, exercée par le blond sur la jeune femme, plutôt du genre intello, et son ami, visiblement homo, m’a rappelé notre jeunesse et ses errances sensuelles ou affectives, notamment « autour » de l’Apollon qu’incarnait alors P. C. dont tout le monde, filles et garçons, tombait plus ou moins amoureux, jusqu’au jour où, après moult épisodes au cours desquels sa nature profonde de gigolo a pu se donner libre cours, il s’est caché sous une barbe et s’est lancé dans le commerce ethno.

À part l’intérêt de cette thématique, le film m’a impressionné par l’originalité de son écriture, son lyrisme et ses étonnantes ellipses formelles ou narratives.

Xavier Dolan est vraiment un auteur, probablement de l’étoffe des grands. C’est un peintre de cinéma dont les plans se distribuent de façon très musicale, avec un constant jeu de contrepoint, et c’est également un acteur d’une sensibilité extrême, comme je l’avais déjà remarqué dans Tom à la ferme et J’ai tué ma mère.

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Simon Leys en 2004 : « Si le président Bush est réélu en novembre, je me demande si on ne devrait pas commencer à étudier sérieusement les possibilités d’émigrer sur une autre planète ».

À La Désirade, ce jeudi 25 juin. – J’ai décidé aujourd’hui, cracra, de passer la semaine prochaine à Amsterdam, où j’écrirai le chapitre de La Vie des gens consacré à Christopher, intitulé L’ami secret. Ce sera l’occasion de voir quelques maîtres anciens et de me balader entre jardins et cafés bruns. J’y ai commis l’un de mes premiers reportages, en 1970, à l’époque des provos et des fumigations de cannabis au Paradiso ; nous y sommes revenus par deux fois avec Lady L., la première avec nos filles et la seconde en pèlerinage de mémoire sur les traces de la mère de ma bonne amie; et cette fois je penserai à la jeunesse de Théo, mon peintre de La vie des gens, qui aurait pu y rencontrer Hugo Claus ou Pieter Defesche, et à Christopher qui y a retrouvé Jonas - tout cela sous le signe de la rêverie possiblement féconde…

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J’arrive au bout du quatrième chapitre de La Vie des gens, au tournant de la page120, comme je l’avais prévu. Le cinquième chapitre, que je rédigerai  entièrement à Amsterdam, sera tout entier consacré à Christopher, dans une tonalité très douce et très limpide, le protagoniste ayant quelque chose d’une être angélique, à la fois très intense de présence, et plus exactement d’un révélateur. Je voudrais me garder de l’idéaliser mais en faire, sans donner dans la suavité non plus, l’incarnation de la douceur. Christopher est mort en 2002, à la veille de sa vingtième année. On ne sait pas de quoi il est mort mais on ne tarde à sentir, puis à savoir, qu’il n’était pas fait pour vivre.

À La Désirade, ce samedi 27 juin. - Hier soir avec le sémillant Sergio, de passage à Lausanne, pour une soirée amicale où nous avons beaucoup parlé, d’abord de la fameuse Histoire de la littérature en Suisse romande, qu’il a justement critiquée dans une chronique récente du Temps, puis d’un peu tout, et pas mal ri dans la foulée.

C’est un joyeux compère très cultivé et même érudit en certains domaines inattendus (le vaudeville français et l’opérette, notamment),qui pratique l’anglais (comme je lui parle de Jane Austen , il m’apprend qu’il a consacré à celle-ci un travail de diplôme universitaire) aussi bien que l’espagnol et le catalan (il est établi à Sitges où il s’est trouvé un logis dont les voisins tolèrent ses vocalises de baryton lyrique) et je lui trouve la classe de ceux qui se sont faits seuls non sans probables galères variées. 

Ce que j’aime bien, aussi, malgré nos accointances familières, c’est que nous maintenons entre nous une certaine distance, et nous voussoyant, conformément à ce que René Girard appelle la médiation externe, gage de relation ouverte aux passions partagées, par opposition à la médiation interne fauteuse de mimétisme plus ou moins pesant.

Avant de le rejoindre sur la terrasse de L’Evêché,  un tour dans la Cité et jusqu’aux Escaliers du Marché m’a plutôt déprimé, tant mon cher Vieux Quartier est devenu lisse et policé, pour ne pas dire mortifère avec, pour symbole de cette désolation : une boutique d’onglerie à la place de l’ancienne librairie anar de Claude Frochaux; et partout, absolument à chaque porte, lemême digicode d’entrée…

En descendant en ville, j’ai pris en outre connaissance,par la radio de la voiture, du carnage qui s’est déroulé sur la plage d’un hôtel de Sousse, où un djihadiste a mitraillé une trentaine de touristes, avant de se faire descendre. Le matin même, un salafiste avait décapité un chef d’entreprise dans la région de Lyon, et la journée aura été marquée, aussi, par l’attentat-suicide d’un djihadiste dans une mosquée chiite du Koweit. Mais que dire de « tout ça » ?

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En suivant l’actualité de Grèce, d’Espagne, de Tunisie et de tous les lieux dont « on parle » ces jours, je ne cesse de penser à « tout le reste », à ceux dont on ne parle pas, à tous ceux qui vivent « trop bien » ou qui « en bavent », puis je me dis que « penser » à tout ça n’a aucun sens sans passer par le détail que se partagent « le Diable » et « Le Bon Dieu »…

De fait, de ces événements dont « tout le monde parle », on ne sait trop que dire. Que puis-je dire du Califat par exemple ? Pierre a-t-il raison d’incriminer surtout la faute des Ricains, qui auraient suscité les réactions en chaîne du terrorisme islamiste pour mieux maintenir leur hégémonie ? Ou Paul voit-il plus clair en pointant l’instrumentalisation, par les puissances fondées sur l’exploitation parasitaire du pétrole, des masses fanatisées à quoi l’on réduit abusivement l’Oumma ? Qu’est-ce au juste qu’un islamiste ? Et qu’est-ce qu’une démocratie qui   s’accommode des pires dictatures au seul motif qu’elles lui profitent ? Et que dire de l’Afrique ? Et le maire musulman de Rotterdam, Ahmed Aboutaleb, qui a conseillé aux djihadistes de « foutre le camp » après les attentats de janvierdernier, a-t-il lu Soumission ?

Dans l’immédiat, je me dis que je vais relire, avec les artères et les neurones de mon âge, L’Homme apparaît au quaternaire de Max Frisch…

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Geneva Airport, Ce 30 juin. - Ma bonne amie vient de me rappeler, au téléphone, que nous fêtons aujourd’hui les 33 ans de notre mariage. Je le note en attendant, assis en face d’un jeune Syrien, à l’aire de départ A2 del’aéroport de Genève, l’avion pour Amsterdam où je vais passer quatre jours que je dirai de repérages pour mon roman.

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Arrivé à Amsterdam, j’ai pris mes quartiers sous les toits de l’hôtel The Poet, dans une chambre vraiment exiguë du quatrième étage, avec une espèce de caisse rustique en guise de table. Cela devient un peu la règle des réservations par Internet que d’obtenir les chambres les plus moches à prix réduit. Mais enfin,comme l’endroit a quand même quelque chose de gentiment bohème, avec son imposte donnant sur les toits, et que je me trouve ici à cent mètres du Rijks, à trois cent mètres du Stedelijk et à un kilomètre du Vondelpark, je n’ai pas pensé, pas plus qu’à Venise en novembre dernier, à réclamer une autre chambre avec de vraies fenêtres et une vraie table, mais j’y songerai la prochaine fois à Cracovie.

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Il m’est arrivé ce soir ce que je m’étais juré d’éviter : à savoir égarer ou me laisser voler ma tablette i-Pad, et voilà : il a suffi de cinq minutes d’inattention pour que, m’étant arrêté sur un banc afin de me repasser le dernières images que je venais de capter, je laisse l’objet sur ce banc après avoir remis de l’ordre dans ma sacoche ; et voici que j’ai dû me lever, marcher cent mètres et m’apercevoir soudain de mon étourderie, mais au retour : plus rien. Et moi qui me pose en chantre de l’Attention…

Surtout, je regrette d’avoir perdu les nombreuses images que j’ai captées au Vondelpark, merveilleusement animé en cette fin d’après-midi estivale. Mais bon, voilà : ça m’apprendra.

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Amsterdam,ce 2 juillet.- On ne s'y attendait pas, mais alors vraiment pas. On était là pour autre chose, et rien que pour ça. On était en train d'écrire quelque chose qui avait à voir avec cette ville et sesgens, donc on s'en imprégnait du matin au soir, le long des canaux et par les ruelles; on était ailleurs tout en étant bien là, on était tout à sa rêverie et les mots du roman venaient tout seuls, on avait passé deux heures avec un ami sans être sûr de cela qu'il ne fût pas un personnage de papier comme les autres, et les pages se tournaient, les séquences nouvelles s'ajoutaient aux précédentes sans qu'on eût le sentiment d'y être pour quelque chose tant la rêverie était dense, quand celle-ci soudain, loin de s'interrompre pour autant, changea de nature et de texture, la musique intérieure devenant couleur pure et joie partagée, comme fléchée par l'annonce: OASIS DE MATISSE.

Cela ne se passe pas n'importe où, dans la fantasmagorie d'un rêveur éveillé, mais ici, de telle à telle date, au musée d'art contemporain Stedelijk, tout à côté de Van Gogh et de Van Rijn. Or, comme on ne s'y attendait pas on a été saisi, ravi, non pas distrait mais enlevé d'un souffle frais à la touffeur caniculaire et rendu à la plénitude de ce cantique visuel, bonheur terrestre et sensuel, bonheur céleste et intemporel de la couleur et de la ligne de Matisse.

Matisse l'écrit de sa main: La fraîcheur de l'instinct. Matisse l'écrit d'une main sûre et légère à lafois: "Si je crois en Dieu ? Oui, quand je travaille. Quand je suis soumis et modeste, je me sens tellement aidé par quelqu'un qui me fait faire des choses qui me surprennent. Pourtant je ne me sens envers lui aucune reconnaissance car c'est comme si je me trouvais devant un prestidigitateur. »

Enfin l'oasis est partout: prestidigitateur lui aussi, mais la magie de Matisse est la moins spécieuse quisoit car c'est une joie et un simple bonheur.

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Amsterdam,ce 3 juillet.- Il y a des jours où le poids du monde se trouve conjuré par le chant du monde, et c’est ce que je me dis ce soir après avoir accompagné, avec son fils et ses amis, un amoureux de la vie jusqu’au seuil de la mort, là-bas au bord d’un lac, quelque part au Québec, je ne sais pas en quelle année, et c’est comme ça qu’un matin de mars 1983 nous aurons accompagné notre père, présent autour de lui de l’aube à la nuit où il nous quitta.

Il a fait bien lourd, aujourd’hui, sur Amsterdam, et j’avais commencé la journée au milieu de ceux qui nous aidé à supporter le poids du monde en se faisant sourciers de beauté. J’étais au Rijksmuseum au milieu des vivants n’en finissant pas de s’émerveiller de ce que n’en finissent pas de nous dire les défunts enlumineurs de la vie, des pénombres dorées de Rembrandt aux douceurs indicibles des ciels de Vermeer ou de Ruysdael, et malgré tout le poids de la culture je me sentais léger, et plus léger encore lorsque, dans une salle voûtée, un peu en retrait, dédiée aux visiteurs cherchant un peu de silence et de tranquillité, je tombai sur ces centaines de petits dessins ou de coloriages affichés, comme une mosaïque en triptyque, tous réalisés par des enfants et des ados d’un peu partout et s’inspirant tous des peintures des maîtres anciens. Merveille !

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Et merveille aussi, que le film de Denys Arcand intitulé Les invasions barbares, chant d’amour et d’amitié marquant lesretrouvailles tardives et d’abord rudes, puis en crescendo de tendresse, d’un père en fin de vie et de son fils rassemblant, autour du vieux jouisseur mal embouché, ses maîtresses et ses amis dont la tribu évoque toute une génération, ses révoltes et ses illusions, son culte parfois imbécile des« ismes » et ce qui reste plus important que tout ça : le chant du monde par delà le poids du monde…

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Paul Valéry. « Le premier mouvement des uns est de consulter les livres ;le premier mouvement des autres est de regarder les choses ».

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À La Désirade, ce mardi 7 juillet. –Fraîcheur matinale bienvenue. Je renoue avec une pensée active à la reprise de Tu dois changer ta vie, de Peter Sloterdijk, à propos de « la religion » et de l’immense malentendu qu’elle représente aujourd’hui.

Mais de quoi s’agit-il au juste ?  Que représente exactement la réalité englobée par le concept de religion ? Qu’est-ce exactement que « la religion » et qu’est-ce exactement que « la foi » ? Quel sens cela a-t-il eu dans ma vie et qu’en est-il aujourd’hui, en dehors d’une réflexion constante sur les thèmes relevant de la« spiritualité » ? Pourquoi ai-je, à portée de main, toute unebibliothèque consacrée à « la religion », à cette « personne » fictive qu’on appelle « Dieu », à la personne probablement historique prénommée Yéshouah, et représentée, sous le nom du Christ des douleurs ou du Pantocrator, sous toute formes picturales ou sculpturales, en gisant, en crucifié, distribuant des renoncules ou des dragées aux enfants ? À quoi « tout cela » rime-t-il nom de Dieu ?

Dans La folie de Dieu, Sloterdijk a déjà déblayé le terrain dans son état actuel, sur fond de mouvements de masse et de « retours » divers au religieux. Dans Tu dois changer ta vie, il reprend la question à la racine en émettant un premier doute sur l’existence même de « la religion » en tant que telle, qui ne fait question « scientifique » que depuis lemilieu du XIXe siècle. 

Et de renvoyer aussi aux dernières pages d’Ecce Homo, de Nietzsche, qu’il estime le tréfonds d’un puits d’où pourrait rejaillir une eau vive – mais tous les termes de « religion », de « spiritualité », de « foi » et consorts seraient à reconsidérer, voire à renommer dans une « langue alternative ».

Pour ma part, c’est sous l’angle du roman, au sens large où notre vie participe d’une fiction en train de se développer, que j’aimerais y revenir. Roman familial d’abord. Roman de formation ensuite. Roman d’éducation sentimentale. Roman d’idées. Roman de l’expérience complexe, modulée par des personnages, comme je l’ai fait dans Le viol de l’ange e comme j’y reviens avec La vie des gens.

Question roman familial, qu’en était-il de « la religion » pour mes parents nés, respectivement, protestant (mon père vomissait par ailleurs les fastes du Vatican) et catholique (notre mère) de la mouvance des vieux-catholiques, récusant le dogme de l’infaillibilité papale ?

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D’où ma grand-mère paternelle, très prude, tenait-elle son puritanisme de Vaudoise, née Vuillemin, et son recours sentencieux aux « paroles » bibliques, tirées surtout de l’Ancien Testament, style vanité des vanités ? Et que signifiait concrètement le ralliement de mon grand-père maternel à la secte adventiste ? Pourquoi telle de mes nièces, qui ne va jamais au culte, a-t-elle décidé avec son jules de se marier à l’église, répétant à trois reprises son entrée avec son père sur le thème de la Marche Nuptiale ? Est-il toujours important de se rendre « au culte » ou « à la messe » pour des foyers suisses décidés aujourd’hui d’ aller de l’avant  ?

Autant de questions que je voudrais relancer en romancier, en multipliant les épisodes illustrant une réalité des plus variées, représentant autant de possibles stories

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Jean Dubuffet : « L’homme de culture est aussi éloigné de l’artiste que l’historien l’est de l’homme d’action ».

À La Désirade, ce mercredi 8 juillet. - C’était la fin de la journée sur une petite place d’Amsterdam, il y a exactement une semaine. Quelques heures auparavant, j’avais pris mes quartiers dans une soupente plus ou moins bohème de l’hôtel The Poet, à cent mètres derrière les jardins du Rijkksmuseum, puis j’avais fait une longue balade le long des canaux, du côté de Rembrandtsplein, retrouvant immédiatement le réflexed’attention vive du piéton en cette ville où, à tout moment un ou douze ou centdouze cyclistes risquent surgissent on ne sait d’où en zigzaguant, avant de revenir au Vondelpark dans lequel s’était réunie la plus joyeusement indolentedes foules estivales, mille enfants et milles amoureux, musiciens et flâneurs,un vrai bonheur du soir dont j’avais capté quantité d’images au moyen de matablette magique i-Pad Mac le Nomade.

Or, la nuit venant, je m’étais retrouvé dans un autre quartier, cherchant une terrasse où lire et écrire en abreuvant mon frère l’âne par la même occasion ; et je continuais de me recommander la plus vive attention à l’égard du vélocipédiste à tout coup inattendu, non sans me rappeler aussi, in petto de faire gaffe à mes affaires,entièrement contenues dans une sacoche utilitaire, tablette comprise. 

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Mais voici qu’à un moment donné me reposant sur un banc circulaire, l’envie me prit de revoir mes images de la journée, toutes captées par Mac le Nomade contenant,en outre, la copie des 120 premières pages d’un roman en chantier que je venais précisément continuer en ces lieux à cause d’un de ses personnages, sans compter les milliers de pages de mes carnets, une douzaine de livres enregistrés et j’en passe.

Bref,une voix ne cessait de me répéter depuis le début de ma balade : gaffe à Mac le Nomade. Et voilà que je dépose l’objet sur le banc, me lève pour lire jene sais quoi sur une affiche, avise les terrasses éclairées de l’autre côté de la rue, manque de me faire écraser par trois cyclistes, reviens un peu hagard au banc récupérer ma sacoche, et là se commet peut-être l’Acte Manqué fameux, bref je reprends ma sacoche en laissant l’objet-que-je-ne-dois-surtout-pas-oublier sur le banc, etc.

Je fais ensuite cent mètres dans une direction, et quelque chose me tarabuste le subconscient, puis je traverse la route et fais cent mètres en retour, et tout à coup j’ouvre ma sacoche, j’en fouille les poches, et ce que je constate m’hérisse soudain le poil.

Donc je reviens au banc où je me rappelle que je me suis arrêté, sans y retrouver évidemment l’objet. Je refais cent mètres d’un côté, puis de l’autre, je tourne en rond, j’enquête auprès des serveuses et serveurs des terrasses d’en face, mais rien de rien : l’objet n’y est pas plus que là-bas. Alors, parano, j’imagine qu’un cycliste,peut-être mortifié de ne m’avoir pas renversé, l’aura repéré et s’en sera vite emparé. Sait-on jamais avec les cyclistes d’Amsterdam ?   

Puis je reviens à la raison : le même jour ont eu lieu mille événements terribles de par le monde, et la perte d’un objet, même précieux pour moi, ne va pas me désespérer. Du moins suis-je vexé. Et je me dis, alors, tout simplement :le con.

 C’était il y a une semaine. Le travail que j’avais prévu d’avancer dans ma soupente de l’hôtel The Poet n’a aucunement pâti de la perte dema tablette, se poursuivant sur mon vieux PC, mais j’avais mis une croix sur l’espoir de retrouver celle-là, non sans revenir trois fois à l’Office des objets trouvés, où l’on m’en fit voir d’autres. Ainsi donc, il y avait encore des brave gens de par les rues d’Amsterdam, qui recueillaient les tablettes égarées. Mais retrouver Mac le Nomade ?

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Et voilà qu’une semaine après, un appel d’Amsterdam m’annonce la bonne nouvelle par la voix d’une jeune femme, au prénom d’Aimée, qui nous apprend (Lady L. m’a relayé pour la communication détaillée en anglais) qu’elle a découvert Mac le Nomade abandonné sur ce banc-là, tout à côté de son logis, et qu’il lui a fait la même impression qu’un petit chien abandonné. Ainsi l'a-t-elle recueilli...

Chère Aimée sensible au sort des petits chiens ! Et quel bonheur d’apprendre, dans la foulée, que c’est cette Aimée cosmopolite, cheffe d’entreprise et spécialiste de la méditation et du yoga, très attentive ( !) à la bonne maintenance physique et psychique de sa prochaine et de son prochain, qui aura restauré ma confiance parfois défaillante en l’humanité.

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Paul Valéry :« Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser ».


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