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Les hirondelles.

Publié le 16 juillet 2015 par Jérémias Boulongne @JABoulongne
Les hirondelles.

Un homme, de 38 ans à peine, pas plus. Peut-être moins, mais de pas beaucoup moins. En tout cas pas beaucoup plus, même un peu. Il portait le prénom de Fénelon, c'est important un prénom. Cet homme se posait la question suivante : est-ce les hirondelles tournent en rond ? La réponse était presque aussi évidente que la question allait de soi. Tous les matins en se réveillant il prenait le temps. Un pied après l'autre il franchissait courageusement l'espace entre son lit et le couloir; et ainsi gagnait triomphalement la cuisine/salle à manger/salon, qui était en réalité la seule pièce de son appartement. Mais il vivait dans un appartement plus grand avant. Il appelait ça : une maison. C'était une grande maison. Tout en pierres, solidement bâti sur ses fondations depuis 1820; un vrai bijou. Les fenêtres étaient hautes, les carreaux fragiles et les balcons étaient, comme le veut la tradition, devant elles. La porte était en bois, mais pas n'importe quel bois. Un beau bois qui faisait dire aux gens qui entraient dans cette maison "Ah mais quel beau bois vous avez là!". Les poignées étaient en acier forgé, froides comme le carrelage qui occupait le rez-de-chaussée depuis toujours. En face, les escaliers offraient un délicieux mariage. Les cinq premières marches (il a compté il en est sûre) étaient en marbre. Pour épargner le bruit des talons sur la pierre et indélicatesse du frais sur vos pieds, le maître de maison avait fait poser dessus un tapis bien épais et bien rouge. De ce fait, l'on pouvait observer dès le premier coup d'œil dans sa maison, à quel point il était richement raffiné. Il laissait même entrer les livreurs et le facteur pour qu'ils voient à quel point son tapis était rouge et épais, épais et rouge. Au de là de ces cinq premières marches se trouvaient les huit suivantes, puis les trois suivantes. Celles-ci formaient ce qu'on appelait les onze dernières. Il fallait être prudent avec les onze dernières car elles étaient en bois craquant et grinçant. Elles aussi avaient le privilège de porter le tapis rouge, bien rouge et bien épais. De ces onze marches, la une et la trois ne grinçaient pas. Une fois fièrement établi sur la trois il vous faut enjamber la quatre, la cinq et la six ; puis poser délicatement le pied droit sur la sept. À l'aide de la rampe, il faut se hisser afin de retrouver une position verticale raisonnable et, enfin conquérir sans crainte la huit. Une fois à ce stade, évitez la neuf ne devrait plus poser de problèmes. Enjambez la onze pour plus de sûreté, et vous voilà sans bruit sur le palier. Mais c'était inutile. L'argent ayant servi à acheter ce tapis bien rouge et bien épais avait empêché les travaux du premier étage de commencer, ainsi il n'y avait rien à voir, même le toit n'existait pas. Notre homme a été déçu plus d'une fois.

Aujourd'hui il se contentait d'une pièce, sans escalier mais avec un toit, sans tapis rouge mais sans marbre non plus. Le parquet de son appartement ne grinçait pas. Non il ne s'agit pas là de ce genre de parquet grinçant et agaçant que l'on rencontre dans les vieilles bibliothèques. Là où le silence est de mise, le parquet se met à hurler au moindre pas, aux moindres soupirs. Comment les gens ne se rendent-ils pas compte en nous haranguant de "Chut!" hostiles, que c'est le parquet le seul coupable; il va de soi que l'on ne va pas apprendre à voler ou à marcher au plafond parce que le parquet est fatigué. Le plafond lui aurait raison de crier si du jour au lendemain tout le monde se mettait à lui marchait dessus; ainsi nous pourrions sans vergogne apostropher nos semblables non pas de "Chut" mais de "Cessez, il souffre !". C'était donc un parquet plutôt satisfait dans cet apparemment. Quoiqu'un peu froid de temps à autre, mais il ne trouvait pas le temps de faire des histoires pour si peu de chose.

La cafetière était pleine. Il prenait toujours soin de la remplir avant d'aller se coucher afin d'éviter l'agacement matinal de l'élaboration d'un petit déjeuner, fort simple mais fort fastidieux. Il n'avait plus qu'à se servir une tasse et à la placer dans le micro-onde, position 600W, 1m30. Tandis que la tasse tournait et tournait sous les projecteurs ondés, il se rappela sa question. Les hirondelles tournent-elles en rond ? Bon sang. Alors que sa tasse tournait bel et bien en rond, et ce avec certitude, pendant une minute et trente secondes, subissant les assauts d'ondes électromagnétiques, il n'arrivait pas à statuer sur le sort des hirondelles. Cela faisait maintenant trois jours que tous les soirs et tous les matins que la question restait, cruellement, sans réponse. La sonnerie du micro-onde l'extirpa de sa songerie existentiel. Il prit la tasse avec prudence et trempa ses lèvres dans le liquide brûlant afin d'en évaluer la température, le verdict tombe sans appel : c'est trop chaud. Il décide donc d'abandonner sa tasse trop chaude sur la table de la cuisine/salle à manger/salon et d'aller prendre une douche le temps qu'il refroidisse.

La douche était un milieu affreusement carré. Il n'aimait pas quand les choses étaient carrées avec autant de volonté. Les carrés de carrelage, le carré de savon, la serviette: presque carré. Malgré tout, l'expérience de la douche restait traumatisante et il en sorti presque aussi vite que l'eau mettait à tomber docilement. Il s'habilla avec hâte pour éviter que l'inévitable n'arrive. Il se précipita vers la pièce à tout faire et s'empara de la tasse pleine de café, froid. Déçu et terriblement abattu par cette nouvelle, il décida de se séparer de ce liquide caféiné qui fut tantôt trop chaud, tantôt trop froid. Un triste souvenir pour un liquide dans lequel il avait placé tant d'espoirs. Malgré ce contre-temps hors du commun, la journée pouvait commencé avant de se terminer. Comme à son habitude, le matin, il sortait se balader. Peu importe le temps, cela ne le contrariait pas. Aujourd'hui les rayons du soleil venaient lui caresser le visage avec tendresse. Cette caresse lui apportait beaucoup de réconfort et il se mit en marche vers la réponse qui avait appelé une question, est-ce que les hirondelles tournent en rond ? Il observa d'abord un papillon. Lui le papillon il tourne en octogone. Ce n'est pas le plus simple mais c'est sans doute le plus original. C'est un octogone en trois dimensions, une fois de haut en bas, une autre de gauche à droite puis de bas en haut et de droite à gauche et enfin de bas en gauche et de droite en haut, et inversement. IL était d'accord pour dire que le papillon se compliquait longuement sa courte vie. D'un côté quand on a si peu d'heure à disposition a-t-on intérêt à tourner en rond ? L'octogone est quasis rond mais il a la franchise du carré, où, aller au plus droit semble être le plus court. À l'inverse, la chenille, encore jeune et innocente candide ne tournerait en aucun cas quelle que soit la manière.

Il se rendit chez son ami le professeur, si l'on en croit le titre, Beaugin. Beaugin était un homme droit, aussi bien physiquement que moralement. Du haut de son un mètre soixante deux il en paraissait un quatre vingt deux. La prouesse était telle qu'il était fatigué de vivre. Il n'avait jamais vu un être vivant aussi fatigué de la vue, la mort le reposerait sûrement. Il sonna à la fenêtre de Beaugin pour le prévenir de sa présence. Beaugin était un de ces nouveaux scientifique qui restaient tellement enfermés chez eux que les porte avaient fini par s'en aller. Les sonnettes, désœuvrées avaient, en désespoir de cause, acceptées de travailler pour les fenêtres ; celle-ci s'étaient enrichie après le dépars des portes et s'étaient même agrandies afin de laisser passer les personnes désireuses d'entrer. Notez qu'il était toujours plus facile d'entrer que de sortir : l'appui de fenêtre qui avait usage de marche acceptable à l'extérieur n'était d'aucun secours à l'intérieur. Alors encore une fois l'économie du salon s'était réorganisée... Une chaise s'était vu attribuer le statut de " marche amovible pour les fenêtres des salons de France et de Navarre ", ce titre l'avait semble-t-il rendue plus jolie mais plus sale aussi. De ce fait, la table se trouvait orpheline d'une des six chaises qui l'entouraient. Alors, quand se présentait un sixième invité il avait la malheureuse surprise de se retrouver sans chaise, le maître de maison lui attribue alors la marche amovible et le sixième est contraint de taper rigoureusement le cousin de la chaise pour en enlever les saletés résultantes d'un emploi inapproprié, de plus, celui-ci devait restituer son assise lorsqu'un autre invité devait sortir. En effet pour éviter de salir toutes les chaises et surtout de les sur employer, il fallait utiliser la même quoi qu'il arrive. Le professeur Beaugin prenait alors, soins de ne pas inviter un sixième invité.

Beaugin lui ouvrit. Il n'était pas surpris de le voir, il n'était jamais surpris. Il répétait toujours " Vous savez, j'en sais suffisamment sur l'univers pour ne pas être surpris par des éléments fortuits, votre visite est tout à fait quantifiable sur l'échelle du hasard, remarquez d'ailleurs que j'attribue une définition différente, si ce n'est supérieur, au hasard que la vôtre n'est-ce pas hum ? ". Le professeur Beaugin était quelqu'un qui savait. Il savait des choses à n'en plus finir, à un tel point qu'il inventait des nouvelles choses à ne pas savoir pour ensuite les savoir. Il pouvait répondre à des questions tel que " Qu'est-ce qu'il y a avant le Big Bang ? " ou " Quelle est le sens de la vie ". Bien sûr il n'était jamais entendu. On ne peut pas entendre ces gens-là sauf si l'on est comme eux, et dans ce cas, ce n'est plus la peine de comprendre ce qu'ils nous explique vu qu'on le sait déjà... Beaugin avait une théorie sur tout, son raisonnement était toujours plus poussé que le vôtre car ses connaissances lui donnait cinquante années de réflexion d'avance sur vous ; et chaque seconde lui en donnait dix de plus. Vous l'aurez compris qu'il y a rarement six invités venus de leur plein gré autour de la table de la salle à manger/laboratoire/abris anti-atomique qui occupait la plus grande partie de la maison. Sur la table à manger il y avait un dessert aux gaufrettes accompagnées d'un bouteille de vin, Beaugin expliquait toujours que c'était l'allégorie de la vie en communion avec la mort, Fénelon se contentait d'acquiescer avec un grand geste de la tête et des mains. Une fois que le scientifique s'était assuré que son invité était bien entré sans s'être blessé il se remit à l'ouvrage. Il ne faisait pas de politesses. Non pas qu'il soit impoli ou mal élevé, mais il considère que le bonjour adressé il y a dix ans à son ami Fénelon suffisait pour toute une vie, considérant donc qu'il ne lui dirait au revoir que lorsqu'il mourrait.

" - Cher ami, déclame Fénelon, j'ai une question qui me tourne dans la tête depuis trop longtemps maintenant. Je suis venu vous la soumettre afin de pouvoir boire un café tiède le matin ".

" - Allez donc mon ami, c'est une question à laquelle j'ai sûrement déjà répondu, n'hésitez pas, j'ai tout en tête ".

" - La voici donc qui vient à vous...

- Oui je l'écoute !

- Bon dieu vous aviez raison c'est une question !

- Les hirondelles...

- Oiseaux de toute beauté, j'en connais tout !

- Tournent en rond ?

- Est-ce que les hirondelles tournent en rond monsieur Beaugin ? "


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