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Le grand roman des paysans polonais

Publié le 06 juin 2016 par Jlk

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Les ancêtres de Solidarité rurale. Un chef-d’oeuvre paru à Lausanne en 1980, aux éditions L’Âge d’Homme. Flash-back sur ma présentation dans Le Monde des livres du 21 août 1981.


Une fortune littéraire inespérée a permis, durant la première décennie du siècle, au grand romancier polonais Ladislas Reymont (1868-1925), prix Nobel de littérature en 1924, de retracer, dans les quatre volumes de ses Paysans, la fresque la plus complète, la plus vivante et la plus nuancée jamais entreprise d’une civilisation remontant à la nuit des temps. Quelques lustres encore, et ce mode de vie allait se trouver bouleversé, après le saccage et les massacres de la Grande Guerre, par une révolution technologique transformant les rapports du paysan avec la terre. À cet égard, la tétrologie de Ladislas Reymont représente un inappréciable « témoignage d’humanité périmée », selon l’expression de l’anthropologue James George Frazer.
Rien de platement documentaire dans cette évocation des grandeurs et des misères de la vie paysanne, où le moindre détail se rattache à l’ensemble par des liens organiques, selon l’ordre du « grand rythme terrien ». Et rien, non plus, de seulement pittoresque dans cette restitution du vieux parler populaire, avec ses invocations sacrées, l’humour et la sagesse de ses dictons, les survivances païennes de ses légendes, et sa verdeur savoureuse, la poésie et le mordant de ses dialogues égrenés dans les champs ou par-dessus les haies. C’est que Ladislas Reymont est à la fois chroniqueur et poète, peintre de toutes les couleurs du temps et du monde, mais aussi romancier de l’éternelle tragédie humaine. Jusque-là, nul écrivain n’avait consacré une telle somme d’observations à la vie du « terreux ». Balzac et Zola n’ont vu du paysan que certains aspects, limités par leurs thèmes de prédilection spécifiques et circonscrits. Or le village polonais dont l’auteur retrace la vie se prêtait mieux que tout autre, dans l’Europe de ce tournant de siècle, à une chronique qui eût à la fois valeur d’exemple d’une culture locale et d’une illustration plus générale.
D’abord, paradoxalement, à cause de son arriération. À l’écart de toute voie ferrée et sans école, le village de Lipce tend naturellement à perpétuer, à l’état pur, le mode de vie qui a toujours été le sien. Ses difficultés sont celles que connaissent, partout ailleurs, tant d’autres communautés paysannes. Mais à cela s’ajoutent des luttes qui sont propres à ses habitants, lesquels ont notamment à défendre leur aire et leur identité contre ceux qui les menacent alentour : l’oppresseur russe ou le colon allemand, l’usurier juif ou le nomade chapardeur. Pourtant, les plus terribles querelles, dans le roman, éclatent au sein même de la communauté, tournant autour de l’inévitable sujet de discorde. La terre. Être le maître de quelques arpents ; et puis s’y accrocher, ajoutant au bien tenu de son père celui de sa femme, souvent élue d’ailleurs pour ce qu’elle apportera : telles sont les aspirations immédiates du paysan, à Lipce autant qu’ailleurs. Mais il s’agit là, plus que de convoitise ou de rapacité, de véritables réflexes vitaux. Aux yeux du paysan, avoir de la terre ressortit en effet à la catégorie de l’être. Conserver l’isba dont on a hérité de son aïeul par son père, c’est jeter plus profondément ses racines dans le sol natal. Ainsi que le dit une vieille : « Un homme sans terre, c’est comme un homme sans jambes, il n’fait que rouler, rouler toujours, sans arriver nulle part. » À ces traits généraux se mêlent des particularités spécifiquement polonaises, qu’il s’agisse de l’aspect des paysages, des chaumières et de leur mobilier, ou des costumes, des traditions et des croyances, tout imprégnées de mysticisme naïf, des gens de Lipce. Et c’est un enchantement de chaque page que de feuilleter, alors, l’espèce de fastueux almanach que constitue aussi le chef-d’œuvre de Ladislas Reymont, ponctué simultanément par les moments importants de l’activité paysanne, selon les saisons aux formidables contrastes, et par les fêtes du calendrier chrétien.

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Trois personnages d’une stature romanesque exceptionnelle se distinguent de la communauté. Plus que de grands types littéraires, le vieux Boryna, son fils Antek et la fascinante Jagna Dominikowa représentent les figures élues d’un mythe terrien fondamental. Le temps de leur passion, portée à l’incandescence, ils incarnent le tragique même de la condition paysanne. Maciej Boryna, le père, c’est l’attachement forcené à la terre. Qu’il épouse la jeune et belle Jagna sur un coup de tête, par vanité mais aussi pour faire enrager son fils, lequel lui reproche quotidiennement sa tyrannie de patriarche, n’est en somme qu’un accident de parcours.
Car le vrai Boryna se révèle, à l’heure précédant sa mort, dans la scène extraordinaire o ù nous le voyons se relever, géant hagard, après des semaines passées dans le coma, pour se rendre dans ses champs et y semer une dernière fois sous le vaste ciel nocturne, jusqu’à tomber foudroyé tandis que montent à lui toutes les voix de la terre le suppliant de ne pas les abandonner.
Jagna Dominikowa, pour sa part, c’est toute la sensualité de la terre, la volupté naturelle et glorieuse en son innocence. Voilà le personnage le plus libre apparemment, et le plus artiste aussi. Et c’est cela, justement, que l’ensemble des femmes travaillant et souffrant pendant qu’elle aguiche et resplendit, ne peuvent lui pardonner. Sans doute ne pensait-elle pas à mal en courant d’un amant à l’autre, mais le terrible châtiment qui la frappe finalement, pour avoir des relents de cruelle injustice, n’en est pas moins conforme à l’instinct de conservation de la communauté.

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Significative, à ce propos, est l’attitude d’Antek Boryna, le fils partagé entre ses sentiments et la loi atavique de la tribu. Ainsi, lorsque tous le pressent, au cabaret, de se prononcer sur le sort de celle qui fut à la fois sa marâtre et sa maîtresse, s’exclame-t-il : « Je vis dans une communauté, alors je tiens poir cette communauté ! » On s’abuserait, au demeurant, en assimilant l’objectivité de Ladislas Reymont à une forme de distance. Tout au contraire, cette équanimité qui lui est propre, modulée par un sen de l’observation quasi infini, est participation profonde. Ainsi l’auteur des Paysans rend-il, avec la même pénétrante compréhension, la tornade du désir ou l’amour d’un gamin pour une cigogne, le désespoir d’une femme délaissée ou la soumission fataliste des paysans floués par des prévaricateurs. Sa langue aux pouvoirs multiples est magistralement restituée par la traduction de Franck-L. Schoell, qui fut le premier à révéler au public francophone ce monument de la littérature polonaise enfin réédité.


Ladislas Reymont. Les Paysans. Traduit du polonais par Franck-L. Schoell. L’Âge d’Homme, 2 volumes de 440 et 504p.


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Un autodidacte consacré par le prix Nobel
Né en 1868, dernier né de dix enfants dans une famille paysanne de Poznanie , Ladislas Reymont est un autodidacte. En 1895 paraît son premier livre, Pèlerinage à Jasna Gora, relation d’un voyage à pied avec le fouel des fidèles, de Varsovie à Czestochowa. Suivent deux grands récits consacrés à la vie des artistes ambulants qu’il a fréquentés dans sa jeunesse, La Comédienne (1896) et Ferments (1898). En 1899 paraît La terre de la grand promesse, évoquant le milieu industriel de Lodz, qui a été adapté au cinéma par Andrzej Wajda. Sa tétralogie des Paysans (1901-1909) lui vaudra le prix Nobel de littérature en 1924, un an avant sa mort.

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