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Provoc.

Publié le 02 septembre 2016 par Rolandbosquet

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        Je m’apprête à saluer les arbres de mon courtil lorsque la porte de la cuisine s’ouvre avec fracas. Papet ? Et ma petite voisine Anaïs de se précipiter vers moi le visage éclairé d’un sourire large comme un soleil. T’as vu ? Elle me désigne le sac à dos accroché à ses épaules. Elle est fière d’entrer à l’école maternelle, explique sa maman. Il n’est pas en effet de bonne rentrée sans enthousiasme ni fermes résolutions. Tout comme ma petite amie, j’en ai fait moi aussi belle provision dans ma besace. Mais à quoi bon si je ne puis me faire entendre au milieu de la cacophonie ambiante ? On me dit qu’il faut, comme les publicitaires, créer l’événement. Jetons-nous alors, comme tout le monde, dans la mêlée, agitons le landernau, sollicitons l’émoi, embrasons la toile. En un mot usons de provocation. Natacha Polony écrit dans une chronique à propos d’Orwell qu’un « auteur qui consacre un article à l'éloge du crapaud ordinaire, du printemps et de tous les plaisirs gratuits et non quantifiables est un grand résistant au modèle du capitalisme prédateur et dérégulé qui tente de s'approprier notre apparence de liberté ».  Toujours porté, malgré les années, par mon mauvais esprit soixante-huitard de la campagne, je vais donc résister et continuer à raconter ma petite voisine, mon chat César, le vent dans les branches des châtaigniers, les petites fleurs des champs et les moineaux blottis dans les haies de noisetiers. Même si ce ne sont guère les sujets qui captivent actuellement les esprits chagrins de tous bords ! Je vais également essayer d’écrire en français dans le texte. Non pas, bien entendu, le vieux françois de Rutebeuf et de Rabelais ou celui, approximatif, pratiqué dans les "banlieues" ou les milieux dits "branchés" mais le français en tout point ordinaire et d’aujourd’hui tel que l’écrivent si bien les Bonnefoy, Modiano et autres Le Clézio. Je n’utiliserai qu’avec circonspection les changements ortografics induits par les réformes cogitées sous la corole de leurs frisotis par des cerveaux malins du siècle dernier. Je m’appliquerai à chapeauter d’un accent circonflexe tous les mots ayant déjà subi l’amputation de leur "s" comme maître qui perdrait définitivement toute autorité, hôpital alors que l’on n’est jamais assez hospitalier ou forêt même s’il n’y rôde plus depuis longtemps le fameux loup "5fôt’Ø". J’apporterai un soin tout particulier aux usages grammaticaux jusque dans les accords si sensibles du participe passé quelle que soit la place de l’auxiliaire du complément d’objet pronominal. Je conjuguerai dans tous les temps mis à ma disposition dont bien entendu et dans toute sa splendeur l’imparfait du subjonctif tant il eût été dommage que nous le supprimassions, lui qui illumine si bien les phrases les plus absconses. Ainsi, je serai presque assuré d’être au moins compris par les anciens qui ont jadis traduit Xénophon, Thucydide, Pline l’Ancien et Cicéron, à l’époque lointaine où l’on pouvait encore faire ses humanités dans le cadre de l’Éducation Nationale. Tout en gardant au cœur l’espoir d’être compris, aussi, de tous ceux-là, hélas, qui n’ouvrent  plus de livres, ont désappris les mots et oublié les rêves.  Et je continuerai, provocation suprême, à écouter Mozart et célébrer Chopin, Schumann et Scriabine. Parce que mes goûts me portent plus volontiers vers Pascal Dusapin que Pascal Obispo, Luciano Pavarotti que Florent Pagny, Veronica Antonelli que Carla Bruni et Henri Michaux que Fabien Marsaud. En un mot et comme hier, je convoquerai la nature qui m’entoure pour m’émerveiller encore, m’interroger toujours et espérer, malgré tout, les lendemains qui chantent. Avec à la fois tendresse et mauvaise foi, bienveillance et malice. Sans oublier un clin d’œil de temps à autre pour le sourire !  Mais la future écolière me réclame son histoire matutinale. Je vais donc essayer de lui laisser, à elle aussi, bien des choses à penser. 

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