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Pour tout dire (53)

Publié le 12 octobre 2016 par Jlk

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À propos du livre qui sépare ou qui unifie. Comment l'ont vécu l'Algérien Magyd Cherfi, le Napolitain Erri De Luca et le Norvégien Karl Ove Knausgaard. Du livre sésame au livre matraque. Qu'un coup de croix sur la gueule peut faire aussi mal qu'un coup de gueule contre la Croix, etc.


Pour Maveric, Quentin, Sacha, Antoine, Max et les autres...


"Tu parles comme un livre, mais tu te refermes pas aussi bien ", me lança un jour mon frère, qui vers ses dix-huit ans lut les nouvelles de Jean-Paul Sartre réunies dans Le mur, dont l'une, L'enfance d'un chef, contient une scène de baise homo. Or m'y intéressant à mon tour , mon frère me mit en garde: “Mais fais gaffe hein, pasque Sartre il est pédé, c' est sûr !" Et plus tard ma mère, qui lisait du Troyat et s'étonnait de me voir plongé dans La nausée, de s'inquiéter dans un langage qui n'était pas du tout le sien: "Mais on dit que Sartre est un pédé, tu crois pas que c'est vrai ?"

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Or voici, dans un tout autre contexte socio-culturel, la réaction violente qu'a provoquée le jeune Magyd Cherfi, dans sa cité de la banlieue de Toulouse, quand ses potes de foot le surprirent en train de lire Une vie de Maupassant:
“Voilà donc qu’un jour je suis sorti sans cacher l’objet de tous les délits. Je me suis assis, sûr de mon fait. Pour une fois sans trembler j’ai ouvert mon livre et tranquillement j’ai basculé dans les jabots, les hauts-de-forme,, les gilets de soie, less robes à taille haute et remontées sous les seins et largement décolletées du roman Une vie de Maupassant. C’est là qu’étaient les miens, ces héros du XIXe, fardés romantiques et sans muscles.
“Je lisais depuis quelques minutes quand trois lascars, Mounir, Saïd et Fred le Gitan se sont approchés de moi...
“- Qu’est-ce que tu fais ?
- Heu... je lis.
- T’es un pédé ou quoi ? Pourquoi tu fais ça ?
- Non mais c’est pour l’école.
- Qu’est-ce qu’on s’en fout d l’école , tu veux des bonnes notes, c’est ça ?
- Non, non...
- T’as qu’à lui dire à ton prof qu’on est pas des pédés !
- D’accord.
- D’accord...! T’es français, c’est ça, tu veux sucer les Français ?
- Non.
- Et ça c’est quoi ? Montre !
Il m’a arraché le livre des mains, a lu:
- Une vie... de Mau...passant, c’est un pédé lui aussi !
- Mais non, c’est pas un pédé.
- C’est quoi alors ?
- Un écrivain.
- C’est ça , c’est un pédé.
“Saïd a jeté le livre non sans l’avoir éclaté de la pointe de sa chaussure, j’ai pas bougé et un deuxième coup de pied circulaire me coucha dessus. Le temps de quelques étoiles tournoyantes, je ne savais plus s’il s’agissait de mes rêves récurrents ou d’une banale réalité orchestrée par mes soins. Enfin il était là, le coup de pompe tant attendu. Enfin je le tenais, le prétexte de la rupture.
“Donner à ma passion de lire, d’écrire, un argument pour exister au grand jour, il en sera bel et bien terminé le “pédé”, la jouer couilles contre couilles”, etc.

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À défaut de Gay Pride, puisqu'il n'est décidément pas pédé, au risque de décevoir ses petites brutes de potes de foot, Magyd affirmera une façon de Book Pride qui se retrouve chez son pair napolitain Erri De Luca, dont les collègues de chantier considèrent le goût pour la lecture avec la même défiance ombrageuse.
Cependant ces deux jeunes lecteurs étaient entourée, l’un par sa mère et l’autre par ses parents du peuple napolitain moins illettrés qu’on croirait, comme Karl Ove Knausgaard quelques années plus tard, empêché par sa mère de continuer à ne lire que des bandes dessinées autour de ses sept huit ans, se trouve emmené par elle à la bibliothèque municipale et commence à découvrir l'océan des livres - comme nos propres parents nous y ont incités sans nous interdire pour autant la lecture de Red Canyon et de Vigor l'aviateur.

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Ce que Magyd Cherfi a vécu à la découverte de ce pédé de Maupassant, Erri De Luca et moi-même l'avons vécu à peu près au même âge avec Céline en son Voyage au bout de la nuit, dont le Napolitain - race de Rital arabisant par le faciès et la langue écrit ceci:
“Céline l’avait écrit et il avait joué du fifre au groupe d’écrivains de sa génération, les entraînant tous à sa suite pour jeter à la mer les livre des autres, comme Hamelin l’avait fait avec les rats. Son livre résistait entre mes mains sales, sommairement lavées, arrachant des pages en les tournant parce que ni mes doigts ni mes paumes ne sentaient plus rien. Seul Louis-Ferdinand me convenait ces mois-là, seul son Voyage tenait compagnie à mon va-et-vient. Et après, je n’ai plus rien lui de lui qui vaille ce ton de vie empoisonnée, volée aux autres du seul fait d’avoir survécu, une vie restée au-dessus d’un amas énorme de jeunes gens de vingt ans abattus dans les fossés par le gaz moutarde et les éclats d’artillerie”.


Un livre peut marquer une rupture par sa seule présence. Charles Dantzig observe très justement qu'un seul objet eût paru obscène dans le biotope du fameux Loft, premier parangon de la téléréalité française : un livre ! Le même livre peut n'être qu'un signe de conformité sociale ou mieux pour l'auteur: un méga-tremplin vers la gloire et le forum de Davos ou les bons papiers panaméens.
Retour à Céline: un livre serait une façon d'aller au bout de la nuit avec les loupiotes stellaires des mots, et le style, la musique, le rythme chers au vieux salopard de Meudon se retrouvent chez Erri le Rital et chez Magyd le Bicot.

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Une scène brutale, a valeur initiatique, dans Ma part de Gaulois, ressaisit l'antagonisme radical de deux langages - donc de deux mondes - lorsqu'un dur de la Cité surprend le garçon en train de savourer ses alexandrins bien filés.
Le nommé Gibon, l’un des grands de la cité, taiseux et couturé de cicatrices, l’air d’avoir quarante ans au seuil de sa vingtaine déjà marquée par les sévices en maisons de correction, interpelle donc Magyd:
“- C’est toi le poète ?
Je crois ne pas avoir moufté, la peur sans doute d’extraire une syllabe qui le froisserait et me verrait illico écartelé entre les poteaux du gardien de but pour finir rongé par sa mâchoire accidentée, proposé comme cible aux canonniers de la cité, en quelque sorte lapidé par une balle en cuir. C’eût été long.
“Il ma arraché mon petit cahier de poèmes, a lu et a conclu:
- Ca vaut chi ça, petit frère, c’est de la merde.
D’abord je me suis dit: “Il sait donc lire ?”
“Il a lu et cette image là est encore incrustée dans mon crâne. L’image de Gibon lisant des alexandrins à la con. Un ours lisant Flaubert, c’est ça ! J’ai vu ce jour-là un animal s’attaquer à la lecture d’un roman du XIXe siècle.
- Prends ton stylo gamin, écris.
Il a dicté. Me suis exécuté.
- “Je vais te sucer la gorge et manger ta bouche, ton cul je vais le tordre comme un guidon et tu vas bouger comme une balançoire. Je vais casser ton pépin, de partout je vais t’ouvrir avec les doigts, tu vas couiner comme la bête sous les coups de mon chib, tu va mariner dans la bave, je vais plier tous tes morts et tu vas chier les défunts comme les vivants, tout ce qui vit dans ta peau je vais le torturer et quand il y aura plus que des trous je vais te fourrer à la vaillante, tu vas tourner comme les ailes du moulin, et quand tu seras plus que de la poudre j’vais te lécher l’con. Je vais t’esquinter salope,que les vautours diront y a plus que chi à manger”.
Et Magyd, sonné, de conclure en ces termes pour lui fondateurs:
“J’ai dégluti un litre de salive. C’a été mon premier porno, un écran s’était étalé sous mes yeux, immense. J’ai vu le plus beau film qu’il ait été donné de voir à un morveux. Je me souviens, j’écrivais et me surprenais main gauche à gratter ma braguette. Je le voyais lui, nu, gladiateur, fougueux, barbare,je la voyais elle, femelle ardente et repue. J’imaginais la Belle et la Bête. Le vrai conte était là qui sublime la femme et soulage un guerrier, et j’ai compris la baise que les Blancs appellent l’amour. Cet homme valait cinquante imams, cinquante curés et autant de rabbins, il racontait la vie, la preuve... J’ai bandé dur.
“À la fin il m’a dit: - Dégage, bâtard, va apprendre à écrire sous les couilles à ton père”.

The Very Question étant alors: comment donc parler français quand on est Beur ou natif de La Guadeloupe, Alsacien de souche ou Vaudois comme Ramuz, dont certain persifleur parisien prétendait qu'il était mal traduit de l'allemand ?
Débat obsolète ? Absolument pas, et Ma part de Gaulois l'illustre comme l'a fait Sacha Desprès dans La petite galère.

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L'identité ne se forge pas avec des bons sentiments dictés d'en haut mais avec un récit incarné dans la chair et le verbe du poète.
Le livre peut être le sésame qui te sort de ta taule (Jean Genet y a pas mal réussi) ou te fait entrer chez Ali-Baba le fameux bibliothécaire. Ce peut être un tapis volant, mais aussi une entrée à la cour des grands et autres auteurs cultes, ou ce peut être une matraque, un Coran qu'on te fout sur la gueule avant de finir le job avec une croix à couronne barbelée.
En lisant Erri De Luca ou Magyd Cherfi, entre cent autres vrais auteurs du feu de Dieu genre Flannery O'Connor la catho médiumnique ou Amos Oz le Juif peu orthodoxe, j'entends une voix tantôt très douce et tantôt colère que chacune et chacun indentifuera à sa façon, zen ou soufi, délicatesse d'Emily Dickinson ou des Béatitudes évangéliques, à moins que de la même source tonne soudain la voix colère et non moins pure du rabbi Ieshouah dans l'Evangile selon Matthieu de Pier Paolo Pasolini, ce sale pédé à gueule d'Arabe qui faisait du porno communiste, etc.


Magyd Cherfi. Ma part de Gaulois, 258p. Actes Sud, 2016,
Erri De Luca. Le Plus et le moins. Gallimard, 2016.
Sacha Desprès. La petite galère. L’Âge d’Homme, coll. Poche suisse, 2016.


Peinture murale ci-dessus: Charles Levalet.


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