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La boîte à têtes (2)

Publié le 22 mai 2017 par Goiri

J’avais pris juste le nécessaire, c’est-à-dire mon arc et mes flèches. A l’orée de la jungle, je commençai à fabriquer quelques pièges, non seulement pour l’illusion d’attraper quelques bestioles, mais surtout pour tracer le chemin du retour. Dès que j’entendis leurs cris, je m’adossai à un arbre, m’accroupissant et, une fois bien calé, je me mis à l’affût des singes hurleurs.

Toute la canopée frémissait sous leurs pattes, mais pas moyen d’en voir une. Je restai donc ainsi des heures, grignotant quelques baies, mon barda à mes pieds, les yeux plongés dans les sommets. Et puis je m’endormis jusqu’à ce que la nuit passe et que le soleil traverse les feuillages pour m’ouvrir les paupières.

Je rentrai alors au village en hâte : on devait s’inquiéter. En effet, tout le monde s’impatientait. L’inquiétude les rendait curieux et avide de savoir. Je me lançai alors dans un récit rocambolesque criblé d’aventures aussi invraisemblables les unes que les autres. Bouche bée, on m’écoutait, on m’applaudissait parfois. On m’admira pendant des heures jusqu’à la nuit tombée.

Alors on fit le feu pour attendrir quelque viande ramenée par d’autres chasseurs.

Et le remord me prit : je devais dire la vérité et je leur proclamai donc.

Après m’avoir écouté sans ne rien dire, ma tribu s’éparpilla, chacun monta dans sa hutte sur pilotis, je les entendais marmonner de colère, mais je ne voyais plus personne.

Seul  un petit groupe restait regroupé autour du chef, à l’écart.

En attendant que le procès se termine, je ramassai une feuille, et pris par une certaine nervosité, je commençai à la triturer.

Je la pliais, la repliais, et  la pliais encore dans l’espoir d’obtenir un objet étrange bien éloigné de cette réalité qui m’écœurait.

Je tombai d’abord sur quelques figures non satisfaisantes car elles me ressemblaient trop.

Puis, ayant peaufiné un beau cube, je le peinturlurais de toutes les couleurs que je n’avais jamais porté. On aurait dit un splendide ara sans ailes, sans pattes, sans bec, sans yeux… bref, il ne restait que l’essence de l’ara, ces couleurs qui le font surgir de la jungle. Je le posai sur un tronc, m’éloignai un peu, et avec la distance, je me rendis compte que c’était tout à fait moi dans la splendeur de ma solitude.

Alors, je me remis au travail, pliant et repliant… j’arrivai à des formes tout à fait distinctes : un bœuf déguisé en ara ; un cheval maquillé en ara ; et même une sardine qui se prenait pour un ara… je décidai alors de former un globe et de le peindre en noir, et, vu de loin, c’était tout à fait moi !

« Tout à fait moi ! » me répétais-je, « un miroir n’aurait pas fait mieux ! »

C’est alors que me pris cette soif, la soif de l’autre.

Le besoin de m’altérer, simplement, pour voir les choses autrement.

J’en étais exactement à cette pensée-là quand le chef revint vers moi : « le mensonge ne peut entrer dans notre tribu, tu e s expulsé du village ».

« Puis-je dire quelque chose ? »

« Bien sûr, je t’écoute ».

« Je n’ai pas menti, je n’ai jamais menti et je ne mentirai jamais !… ce que j’ai dit n’était qu’une autre réalité… regarde ça… tu vois ça ?… »

« Oui, c’est un cube noir… et alors ? »

« Hé bien toi, tu vois un cube noir, alors qu’en réalité, c’est moi, c’est tout moi parce que j’y ai mis tous mes doigts, toutes mes tripes, toute mon âme, j’y ai mis tout mon corps, j’y ai mis tout mon regard, c’est moi, c’est moi !! Tu comprends ? Ce n’est pas un mensonge, c’est un prolongement de moi-même et peut-être même de toi, c’est le prolongement nécessaire pour t’atteindre, pour t’intégrer en moi et inversement… je n’ai jamais menti… »

Il prend le cube entre ses longs doigts et le fait tourner en se grattant le sommet du crâne.

« Amh… je comprends… alors, il n’y a pas de mensonge, n’est-ce pas, il n’y a que plusieurs facettes d’une même chose… amh… je vois… amh… tu as l’air si sincère… et cette chose est si étrange… comme toi… amh… alors attends… »

Je lui offris le cube et il repartit en le faisant tourner devant ses yeux.

Il rejoignit le groupe des anciens du tribunal qui nous observaient depuis le début. Ils firent tourner le cube sans mot dire en hochant de la tête avant qu’une question ne fuse tandis qu’un doigt me pointait.

Le chef revint et me rendit mon cube en tendant un doigt vers la forêt d’un air dépité.

Je compris. Je regardai une dernière fois mon peuple triste, je mis tous les visages dans ma boîte en feuille et ils se mirent à sourire, puis, je repartis vers mes frères, les singes hurleurs.



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