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# 248/313 - Les lucioles

Publié le 17 octobre 2017 par Les Alluvions.com
« J’ai l’œil, je n’oublie à peu près rien, ce que j’ai oublié, je l’invente. J’ai toujours fait ça, comme ça, c’était mon rôle dans la famille, jusqu’à la mort de grand-mère Lucie, la vraie mort, la seconde. Elle ne voulait personne d’autre pour lui raconter, elle disait qu’avec moi elle voyait mieux qu’avant son attaque. »
                         Marie-Hélène Lafon, Nos vies, Buchet-Chastel, 2017, p. 16.
30/09 - Je lis Nos vies, que l'auteur m'a dédicacé la veille, avec son étrange signature aux multiples boucles, même le m du mot septembre est une suite de trois boucles, ce qui est cohérent avec ce qu'elle a ajouté autour du titre Nos vies tressées, tissées, nouées. Et que fais-je d'autre ici que décrire les tresses serrées de la littérature et de la vie ?
Revenons sur la grand-mère Lucie qui appelait la narratrice "sa poulette, ou michonne, ou la sucrée quand j'ai attrapé quinze ou seize ans et quelle a cru que je devenais jolie, que je plairais aux garçons, qu'ils me plairaient aussi, que je serais amoureuse. Elle croyait ce que croient, ce que veulent croire les grands-mères quand elles sont rieuses et aveugles, et que leur petite-fille, la seule l'unique, attrape quinze ans." Quinze ans, je songe à ce moment où j'écris ce billet, que c'est aussi l'âge du fils de Ta-Nehisi Coates à qui il adresse son livre, mais je vais un peu plus loin et je lis : "J'étudiais le latin, je pensais que la lumière était réfugiée dans son prénom, et dans une poignée de mots qui lui allaient bien, lucide, luciole. J'ai appris à regarder pour elle et à me souvenir pour faire moisson et brassées. Je n'ai jamais perdu la main, en plus de quarante ans."
# 248/313 - Les lucioles
Et certes la narratrice n'est pas Marie-Hélène Lafon, mais en cet instant difficile de penser qu'elle ne s'y projette pas tout entière, que cet apprentissage du regard n'est pas autobiographique. Et puis il y a ce mot luciole. Et j'ai songé immédiatement au documentaire de Bérangère Jannelle, vu à l'Apollo trois jours avant, Les lucioles précisément. Tourné dans la classe de Sophie Renaud à l'école Arago.
"À l’occasion du Printemps des Poètes, des enfants d’une école publique de Châteauroux se lancent avec leur enseignante dans le projet fou d’une insurrection poétique. Depuis leur école où ils préparent « l’opération » pendant tout un printemps, cette aventure les mène sur la route de Tours, dans le centre E. Leclerc. Là dans un assaut poétique, ils se livrent à une expérience de partage unique portée par leur audace et leur détermination. Une ode à l’imaginaire et à la puissance des mots pour cette école de tous les possibles qui entend joyeusement « briser les murs à coups de mots » et va résonner dans tout un quartier."
Au Franprix du roman de Marie-Hélène Lafon répondait le Leclerc du film de Bérangère Jannelle.
Et je songeai encore que ce mot de lucioles collait bien pour toutes ces petites connexions que je ne cessais de collectionner ces jours-là, qui m'étaient comme autant de petites étincelles dans le crépuscule. Celles que j'ai déjà consignées ici, et puis d'autres, comme celle-ci : Interstellar non cité mais dont l'allusion au film était claire dans ce passage de Coates : " Combien de poèmes affreux ai-je écrits en pensant à elle ? Je sais aujourd'hui ce qu'elle représentait pour moi - le premier aperçu d'un pont tendu dans l'espace, un trou de ver, un portail galactique, un échappatoire à cette planète bornée et aveugle. Elle avait vu d'autres mondes, et elle portait toutes les descendances de ces autres mondes, de la façon la plus spectaculaire qui soit, dans le vaisseau de son corps noir." (p. 85)

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