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Andrea Genovese, Dans l’utérus du volcan par Angèle Paoli

Publié le 05 janvier 2018 par Angèle Paoli

TIRRIMOTI (SÉISMES)

R enouer avec l'île des origines n'est pas une mince affaire. Pour Vanni, émigré sicilien, le retour à Messine, sa ville natale, semble, même si c'est pour quelques jours, une épreuve qui l'entraîne, par-delà ses forces, dans un univers qu'il croyait ne plus jamais être sien. Revenir sur ses pas, sur les lieux de l'enfance, n'est pas aventure innocente, surtout si la terre originelle a quelque chose à voir avec le volcan. Car c'est lui, le volcan, ce " monstre " hostile, " sphinx indécryptable ", qui draine depuis toujours les affects des enfants issus de ses entrailles.

Le volcan, c'est l'Etna millénaire. Le Mongibel des Arabes. " Masse pyramidale et absurde " qui souffle à Vanni un refrain oublié dans les replis de sa mémoire : Di Muncibeddru figghi semu (" Nous sommes fils de Mongibel "). L'Etna, c'est cet utérus gigantesque qui éjecte au cours de ses éruptions tous ceux qui sont nés de ses mythes et qui s'en repaissent. Ou, au contraire, s'évertuent à s'en défaire, à trancher net les tentacules. Violences incontrôlées, passions poussées jusqu'à l'extrême, Éros et Thanatos fusionnant dans ses laves. Nul ne ressort indemne des coulées qu'il vomit hors de son effroyable vulve.

Ainsi autour de Vanni, débarquant avec Louise, sa jolie épouse, Lyonnaise élégante raisonnable et quelque peu " frigide " - un reproche que lui adresse son mari -, se met en place toute une série d'actes et de rencontres. Lesquels se fomentent et se forgent dans le roman de l'écrivain et poète sicilien Andrea Genovese : Dans l'utérus du volcan. L'action première se noue à partir de Vanni, lauréat du Grand Prix de Poésie chrétienne Gaetano Ferrella et invité d'honneur de la cérémonie qui va se dérouler dans le théâtre gréco-romain des alentours.

D'origine messinoise et vivant lui aussi à Lyon, Andrea Genovese signe là son premier roman écrit directement en langue française et enlève avec lui son lecteur médusé d'être d'emblée embarqué au cœur du violent et puissant engrenage de la " cosca ", le clan. En l'occurrence, ici, celui de la très bourgeoise et très influente famille Ferrella, laquelle est impliquée dans les " magouilles " qui se nouent entre Sicile, Sainte Église et divers pays d'Europe. La mafia est donc au cœur du récit, avec son torrent de crimes barbares, ses réseaux illicites, ses hommes de confiance et ses hommes de main, ses témoins mutiques. Pour l'heure, le principal acteur de la criminalité à l'œuvre est Lorenzo Ferrella, héritier d'une entreprise florissante et riche mécène, défini comme un " rapace ". Un chef redoutable qui évacue sa haine des autres en concoctant leur mort : " Lorenzo s'essaya d'imaginer le mec (Vanni) la figure fracassée par un coup de fusil... ". C'est pourtant à lui, Don Lorenzo Ferrella, que sont confiées la responsabilité du discours, et la charge de remettre à celui qu'il méprise et qu'il aimerait " liquider ", un chèque de dix millions de lires.

Andrea Genovese n'y va pas par quatre chemins. Ce qu'il décrit dans son roman est sans nul doute étroitement lié à des événements et des mentalités qui demeurent invisibles ou occultes pour des non-insulaires. Et peut-être aussi pour les personnes de son entourage dont il dissimule habilement les patronymes sous des pseudonymes qui tiennent plus de la commedia dell'arte que de la tragédie. Laquelle pourtant n'est jamais bien loin. Le lecteur en vient provisoirement à imaginer qu'Andrea Genovese a pour illustre ancêtre " le chef mafioso Vito Genovese, "homme de pointe de la malavita, aussi bien sous Mussolini que sous l'administration du gouvernement militaire allié" ", tel qu'il est qualifié par Leonardo Sciascia dans son ouvrage La Sicile comme métaphore. Ce qui est certain, c'est que l'un et l'autre écrivain connaissent la question sicilienne sur le bout des doigts.

Andrea Genovese donne un aperçu du mal qui ronge l'île à travers Lucio, " petit fonctionnaire en odeur d'honnêteté ", seul personnage avec Franca, son épouse, à garder intacte sa probité morale. La difficulté n'en est que plus grande à vouloir contre vents et marées sauvegarder " un équilibre quand toutes les certitudes s'effritent autour de soi, quand la malice et le meurtre deviennent les lois non écrites mais inspiratrices des rapports humains, et qu'une société se disloque, se putréfie petit à petit, jour après jour, jusqu'à ce que le poison soit partout, que la gangrène ait atteint les zones de l'organisme les plus éloignées du premier point de l'infection ".

Semblable interrogation ne peut que toucher l'insulaire que je suis. Même si ce que tout un chacun dénomme communément et confusément " mafia " en Corse obéit à des règles et stratégies différentes, les préoccupations se rejoignent et les interrogations demeurent, à l'identique.

Le roman d'Andrea Genovese, qui repose tout entier sur la théâtralité sicilienne, est régi par des conventions qui se rapprochent des règles de la tragédie classique (française, mais également d'ailleurs). Unités de lieu de temps d'action y sont respectées.

Un seul lieu : la Sicile, côté Etna, la mer d'un côté, le volcan de l'autre ; Messine et son détroit, lieu de gigantesques spéculations, de projets avortés, de tractations et considérations politico-mythologiques toujours inabouties.

Un seul temps, ouvert sur l'infini : une douzaine de jours suffisent pour accueillir le couple Vanni/Louise et le drosser dans la vulve incandescente de l'Etna.

Une seule action : qui se noue autour de Vanni, lauréat du Grand Prix de poésie chrétienne Gaetano Ferrelli, et de son couple, malmené par les irrépressibles pulsions érotiques du poète.

L'espace tragique est en place. Qui se resserre dangereusement dans le goulot d'étranglement d'un cratère en fusion. À cet ensemble, il faut encore ajouter une dimension météorologique qui fait partie intégrante de l'environnement : celle de la canicule et de l'intense luminosité qu'elle génère, pourvoyeuse de mirages et de trompe-l'œil. Loupes déformantes qui ne cessent de jeter la confusion parmi les hommes.

" C'était comme si des miroirs gigantesques renvoyaient des bouffées chaudes d'obscurité, d'une abstraite infinitude, qui acculaient l'humain et le divin à la même impuissance. "

Ainsi, l'insoutenable fournaise africaine joue-t-elle sa partie, à l'identique du soleil dans L'Étranger de Camus. Impossible d'y échapper.

" Dehors, un soleil de plomb sur leurs têtes n'arrangeait pas les choses. La bordure d'acacias sur la pente de la colline était desséchée, pantelante, et les cigales s'adonnaient à un concerto impitoyable, plus funèbre qu'un chœur de tragédie. "

Cependant, à la différence de la tragédie antique, il y a toujours, dans les événements vécus, des moments qui échappent à la règle. L'improvisation, héritée de Pirandello, est de mise dans cette interminable " représentation théâtrale " a soggetto qui se joue en permanence sous nos yeux. Chacun des personnages n'étant qu'une marionnette dans le grand jeu politico-culturel dont les fils sont entre les mains de Vulcain, au creux de la forge gigantesque et aveugle des Cyclopes. Chacun est l'objet de pulsions incontrôlables que rien ne peut entraver. Ainsi de la sublime Lillina - journaliste volcanique au corps de déesse, chargée par son amant Ferrella d'interviewer Vanni - et de Vanni, soumis tous deux à " l'animalité des origines ", tous deux métaphoriquement marqués et obsédés par l'emprise surréelle du dieu Etna. Lillina met en phase ses pulsions érotiques avec un grand mouvement cosmique. Elle vit ses rencontres amoureuses et charnelles en synchronie parfaite avec le " Royaume du Grand Vagin " dont elle imagine, sur un mode tout à la fois grandiose et délirant, l'avènement. Un Grand Vagin Uternel accueillant les élus et refoulant les autres, leur faisant " subir un nouveau traitement, peut-être un nouveau déluge, les averses urinantes des vagins et des pénis des élus ". Le tout conduit grand train " au son de la trompe de Fallope ". La vision de Lillina se fait ascensionnelle, se mue en un voyage intergalactique. Les orgasmes de la jeune femme tiennent du " big-bang miniature ", dispersant " dans la cyprine nébulaire les particules existentielles, du centre à la périphérie, du col de l'utérus aux muqueuses grandes ouvertes entre ses cuisses, portail dilaté de son corps de femme livré sans défense, comme un fjord, à tous les dangers ". Pour ce qui est de Vanni, qui ne cesse d'extérioriser ses pulsions ithyphalliques, sa vision n'est pas la même. Au cosmos de Lillina s'opposent les abîmes de Vanni. Marqué par les abysses marins du détroit de Messine, par ses tourbillons et ses mirages, son imaginaire s'ancre dans les " entrailles bouillonnantes de l'Etna ". Ainsi la simple vue des seins de Franca l'engouffre-t-il dans des métaphores lactées proprement volcaniques :

" S'il fermait les yeux, Vanni voyait ce lait jaillir des cônes volcaniques des deux globes, et s'étaler en couches de lave blanche. C'était peut-être cette lave invisible qui donnait au drap sa blancheur indéfinissable, possessive, voluptueuse presque. C'était cette éruption qui dévorait l'air dans la pièce et provoquait le bruit des poumons en quête spasmodique d'oxygène, de vie. "

Ou encore, apercevant Lillina qui l'attend dans le hall de l'hôtel, lui revient en mémoire la vision antérieure de " ses cuisses lumineuses, et [de] ses seins si harmonieusement moulés ".

" D'elle émanait une splendeur indéfinissable. La pureté de sa chair lui causait une sorte de choc. Dans sa manière de faire, cette fille montrait une familiarité effrontée avec la volupté, le goût et l'audace des débordements sexuels. C'était une machine bien huilée pour procurer du plaisir. "

En proie à une " instinctive violence sicilienne ", Vanni se laisse désormais surprendre sans réticence par les débordements qui l'assaillent. Ainsi du tirrimotu provoqué par Maria de Jesus. Tremblement de terre auquel il succombe au cours de la nuit qu'il passe chez ses vieux parents. Lesquels vivent leur retraite dans un village isolé de montagne, perché sur un nid d'aigle que surplombe l'Etna.

De tous les événements qui se trament autour d'elle, Louise reste un témoin extérieur et lucide au regard distancié. Étrangère à ce tourbillon dont le sens profond lui échappe, elle n'en fait pas moins preuve d'une intuition claire et raisonnée, portée par un esprit cartésien lequel " galop[e] derrière le rébus sicilien " :

" et d'un coup elle se formula, surprise et paniquée, une sorte de réponse : [i]ls ne voient pas les autres, voilà ce que c'est. Les autres, pour eux, c'est une simple illusion d'optique ".

De cette comédie dont elle est la " spectatrice involontaire ", Louise tire des observations et analyses subtiles qui la conduisent à apporter quelques éclaircissements sur le caractère tempétueux de Vanni, son époux de poète :

" À Louise, tous ces gens paraissaient fous à lier... La folie de Lillina était d'un autre type, de même nature que celle de Vanni ; c'était une folie qui leur sortait pour ainsi dire des orbites, c'était l'envie démesurée du sexe, poussée jusqu'à l'obsession, à la maladie. Il y avait chez tous les deux comme une animalité incontrôlable qui venait soudain en surface et les embrasait. Ils se seraient mis à rugir comme des lions affamés, sans tenir compte de rien, ni du lieu, ni de l'entourage. Dans ces moments-là ils l'oubliaient complètement, comme si elle n'existait pas, comme si leur comportement ne devait ni la toucher ni l'offenser ".

Et, dans tout cela, quel est le rôle de l'écrivain ? Quelle place est la sienne ? Bien sûr, il y a Pirandello. L'indétrônable Pirandello. Et il y a Vanni dont l'attribution du Prix de Poésie chrétienne semble très contestée. Entre ces deux extrêmes, quels maillons ? Difficile de se faire une idée précise, même si le nom du poète Eugenio Montale surgit au cours d'une discussion à bâtons rompus entre les habituels palabreurs glosant devant leurs granités. C'est qu'Andrea Genovese s'ingénie à brouiller les pistes en affublant certains de ses personnages de surnoms fantaisistes. Ainsi de l'écrivain Mezzacartuccio accoutré du sobriquet " demi-portion ". Qui Genovese vise-t-il derrière ce personnage ? Au lecteur de le deviner. Un auteur au travers de qui, après un instant d'assentiment unanime, les critiques se fraient un passage :

" Un tantinet longuet... " / " J'aurais changé le début, c'est lent " / " Moi, cette histoire d'homosexuels, je ne dis pas, c'est probable, cependant... Exagérations... Trop d'exagérations,... " / " Non, son vrai problème c'est qu'il n'a pas un style assuré. À chaque livre, il navigue, il n'est pas convaincu de son langage, il le rafistole, il cherche l'originalité coûte que coûte et au fond il ne fait que de l'académisme... Je ne dis pas, mais... C'est d'un hédonisme un peu d'annunzien. "

Mais peut-être après tout est-ce de Genovese lui-même qu'il est question ici ? Et des reproches que certaines plumes critiques formulent sur son écriture. Lui seul pourrait le dire.

Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que l'un des plaisirs dominants de ce roman réside dans son style. Qui, tout en étant travaillé à l'extrême, mêle avec brio langues, niveaux de langue et langages. Néologismes français - dont l'étonnant " écujusqueils ", mot valise habilement forgé à partir du latin cujus (" dont ") et du français " écueils ", reliés par la conjonction latine que (" et ") - avoisinent des intitulés de spécialités culinaires siciliennes (la liste est inépuisable et alléchante) ou avec des expressions dialectales déformées par l'immixtion de vocables étrangers. Ainsi de l'échange approximatif et drôle entre Achebe le Noir et Louise :

" - Les esprits parlé a nui pontifia Achebe. Nui aviri lumière des esprits dans poitrine toi e mea. La nuit des esprits de lumière, masculi e fimmini danser dans la forêt. Fimmini prier pour aviri figghi. Compris ? "

Ou dans l'échange a minima que Maria de Jesus tient avec Vanni :

" D'un coup, avec un fil de voix et dans un sicilien estropié, sa voix syllaba clairement :

- Non ti scantari. Nun è fotti... "*

Puis l'instant suivant, une fois le sexe de Vanni dénudé mis en contact avec la chair brûlante de la Philippine :

- Futti, futti, chi iddio pidduna a tutti. "**

À la fois crue et teintée d'humour, la langue de Genovese est inépuisable. Sa force culmine dans les descriptions métaphoriques qui confèrent au roman sa puissance. Et son caractère éminemment authentique. Car les images sont à la fois porteuses et révélatrices d'un regard et d'une philosophie qui se croisent et se parachèvent à travers l'aventure de chacun des personnages.

La dernière image, vue de la mer, combine dans le regard de Vanni contraires et contrastes. Égout poubelles abandonnées ordures. Et, sur la plage, la silhouette d'Achebe et de son agneau blanc, signes peut-être, dans cet univers violent, de poésie d'innocence et de beauté.

" Dans ce désert silencieux, où le soleil commençait à jouer sa comédie matinale, un Noir tout nu au bord de l'eau regardait le bateau et faisait des signes de la main. Un petit agneau, du moins ça ressemblait beaucoup à un agneau, sautillait en rond sur le sable tout près de lui. "

Un roman admirable.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli

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* " N'aie pas peur, ce n'est pas fort. "
** " Baise, baise, à la fin Dieu nous pardonnera tous. "


Andrea Genovese, Dans l’utérus du volcan  par Angèle Paoli


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NOTE : ouvrage disponible en librairie le 17 janvier 2018.


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