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Le monde merveilleu(sement agaçant) des biais cognitifs

Publié le 14 mars 2018 par Hesperide @IsaBauthian

Cet article est originellement paru en deux parties, dans les numéros de décembre 2015 et janvier 2016 du Lanfeust Mag. Je travaille actuellement avec Gally sur une bande dessinée à ce sujet. Elle vous en parle ici.

Ce qui est cool, quand on s’intéresse au raisonnement scientifique, c’est que plus on le maîtrise, plus on se rend compte que rien n’est plus fascinant, prodigieux et enrichissant que la réalité du monde. Ça motive à faire un effort de rationalité. Alors, on bosse, on apprend, on réfléchit et on devient des êtres humains toujours plus évolués et rationnels jusqu’à ce qu’ON SE RENDE COMPTE QU’ON N’ÉCHAPPE PAS A DE PUTAIN DE BIAIS COGNITIFS A LA CON, OUI JE SUIS VULGAIRE. Bonne nouvelle : lorsqu’on est conscient de leur existence, on a une chance de s’en prémunir. Mauvaise nouvelle : il y en a des palanquées, auxquels nous sommes tous plus ou moins sensibles. Florilège.

Le biais de confirmation
L’un des plus connus, et une vraie tannée, même pour les chercheurs confirmés. Il est basé sur un constat simple : nous aimons avoir raison. Dans la vie quotidienne, cela nous conduira à nous rapprocher de gens dont nous partageons les opinions, mais aussi à surestimer les qualités de nos proches et à nous méfier des avis des étrangers. On parle alors de biais d’endogroupe, qui fait la joie des bas du front mais qui, figurez vous, serait en partie dû à l’ocytocine, l’hormone de l’attachement… et de l’amour. C’est mignon. Ou pas. Ce biais d’endogroupe est à la racine du biais de confirmation, qui nous fait accorder plus de poids aux arguments qui confortent nos opinions. Dans la recherche scientifique, il peut conduire à se focaliser sur les résultats qui vont dans le sens de notre hypothèse de départ, à moins bien retenir ceux qui l’infirment… Voir à inconsciemment CHERCHER les données qui la corroboreront.
Une tannée, je vous dis.

Le biais de projection
Petit frère du précédent, le biais de projection est tout aussi vicieux puisqu’il a tendance à nous laisser imaginer que nos opinions ou celles de notre groupe social sont partagées par la majorité, même en l’absence de la moindre donnée corroborant cette hypothèse. C’est aussi en partie ce qui nous fait surestimer les chances de gagner de notre équipe favorite quand on va au stade, et un des biais qui a le plus de chances de nous faire passer pour un con lorsqu’on se trouve confronté de manière indiscutable à ces saloperies de FAITS.

L’effet de halo
Vous connaissez l’expression « hypnotisé par sa beauté ». Et bien figurez-vous qu’il ne s’agit pas uniquement d’une formulation littéraire téléphonée, mais d’un biais réel (ce n’est pas une raison pour l’employer dans vos rédactions). Il existe vraiment un effet qui nous fait accorder spontanément plus de crédit à une personne ou un groupe dont nous apprécions les caractéristiques, et c’est ainsi que les opinions de gens séduisants, ou célèbres, peuvent nous paraître plus pertinentes. Nous sommes des connards superficiels.

Le monde merveilleu(sement agaçant) des biais cognitifs
Ernesto Rafael « Che » Guevara (photo d’Alberto Korda, via Wikipedia). Comme le disait un humoriste dont le nom m’échappe : « Ma fille a un poster de lui dans sa chambre. Croyez-moi qu’il aurait eu la gueule de Robert Hue, elle aurait viré à droite depuis longtemps ».

La négligence des probabilités
Celui-ci nous fait sentir cruellement infantiles : nous sommes incapables d’évaluer spontanément les risques que nous encourrons. C’est ainsi que la plupart d’entre nous est plus inquiète à l’idée de monter dans un avion qu’à celle de prendre sa voiture, de mourir d’Ebola que de la grippe, d’être tué par un requin que par un coup de soleil, ou de succomber à une attaque terroriste qu’à une crise cardiaque. Nous sommes des petites créatures fragiles, effrayées par l’inconnu ou les événements impressionnants, mais capables de confronter avec un déni de réalité absolu et une négligence presque nihiliste des risques réels et avérés. Ceci étant, avoir conscience de ça permet de se mettre de salutaires coups de pied au cul. Mais ça demande un effort. 

Le biais de négativité
Le biais du chieur. Celui qui voit toujours le verre à moitié vide, qui n’a « vraiment pas de chance, ahlala », et qui se demande où va le monde ma bonne dame alors qu’on vit dans une des époques les plus sures de l’histoire de l’humanité. C’est une réalité : nous retenons plus facilement et mieux les informations négatives que les positives, et ce serait dû au fait que l’influx nerveux atteint plus vite, dans le cerveau, les zones de signalement du danger. C’est une réalité… mais pas une mauvaise chose. En effet, les chercheurs pensent que ce comportement a été sélectionné pour faciliter notre survie. Imaginez. Vous êtes dans la jungle, et vous voici face à un serpent exotique. Laquelle de ces informations vous parait la plus pertinente : « Cette bête excitée risque, si elle me mord, de me faire crever dans d’atroces souffrances » ou « Ooooh ! Les jolies couleuuuurs ! » ?
(Vous pouvez quand même envoyer paître les plombeurs d’ambiance, on n’est plus dans la jungle).

L’effet Barnum
Phineas Taylor Barnum était un personnage controversé. Auteur, éditeur, philanthrope, mais, surtout, autoproclamé « prince des charlatans », il profita de la crédulité des gens pour monter de grands spectacles de cirque, avec de vrais et de faux freaks qu’il traita plus ou moins décemment, et dont son génie de la réclame fit des stars. Il n’est donc pas étonnant que son nom soit associé à l’un des biais les plus connus : celui qui nous incite à nous reconnaître spécifiquement dans de vagues descriptions de personnalités. Également appelé effet puits ou effet Forer, du nom du psychologue qui l’a défini, ce phénomène, naturel même chez les personnes tout à fait cérébrées, fait le bonheur des astrologues mais est aussi celui qui conduit ces naïfs parents à diagnostiquer leur enfant surdoué parce qu’il est « siiiiii sensiiiible » ou hyperactif parce qu’il est méga-chiant.


Le monde merveilleu(sement agaçant) des biais cognitifs
Phineas Taylor Barnum et Charles Sherwood Stratton, dit « Tom Pouce » (photo de Samuel Root ou Marcus Aurelius Root, via Wikipedia)

L’effet Dunning-­Kruger
Un beau petit con, celui-là, et peut-être responsable de près d’un tiers des erreurs de diagnostic médicaux (ne commencez pas à flipper, vous tomberiez dans le biais de négativité). Il a pour résultat d’amener les individus les moins qualifiés à surestimer leurs capacités, tandis que les plus avertis les sous-estiment. Une des explications serait que, lorsque l’on manque de compétences, on ne parvient pas à déceler celles des autres. La bonne nouvelle, c’est que l’acquisition de nouvelles aptitudes permet de palier ce bug (importance de l’éducation, tout ça, c’est pas juste un délire de gauchiste, c’est scientifique). « La seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien », aurait dit Socrate. C’est merveilleux d’en avoir conscience, mais, à un moment, asseyez-vous sur votre modestie et ne laissez pas les imbéciles monopoliser le micro !
Vérifiez juste que vous n’êtes pas l’imbécile en question.

Le biais rétrospectif
J’aurais tendance à appeler celui-ci le « biais de la mauvaise foi » mais il semble que non, il s’agit bien d’un tour que nous joue notre cerveau à notre insu (enfin… des fois).
Une fois qu’un évènement est survenu, on a tendance à se dire qu’on l’avait prédit.
Ou, en tout cas, qu’on le jugeait tout à fait probable.
Même si, en vrai, on l’avait trouvé totalement absurde.
Et ça demande parfois un sacré recul sur soi de s’en prémunir.
Je l’savais !

L’erreur fondamentale d’attribution
Ce biais consiste à minimiser l’importance des conditions environnementales lorsque l’on étudie les causes du comportement d’un individu. Par exemple, on peut surestimer notre libre arbitre (« je ne ferai JAMAIS ça, dans AUCUNE circonstance ! ») ou blâmer la plus grande gueule pour une décision qu’on a pris collectivement, ou encore prendre une décision commerciale selon la personnalité de l’individu qui nous l’a vendu. On peut expliquer ceci par trois facteurs : le besoin de contrôle, le besoin de justice et le besoin de compréhension et de prévisibilité. Ben désolée, les gars, mais le monde est parfois fondamentalement frénétique, injuste et insaisissable. Faites avec.

Le monde merveilleu(sement agaçant) des biais cognitifs
L’expérience de Milgram, dans laquelle on aurait TOUS refusé de dépasser un certains voltage. TOUS ! Sur la vie de nos mères ! (Dessin de Paulr, via Wikipedia)

Commentaires fermés. Pour toute remarque (notamment le nom de l’humoriste qui m’échappe, rendez-vous sur ma page Facebook.


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