Magazine Bd & dessins

Quand le deuil rend (les pas en deuil) cons

Publié le 25 juin 2018 par Hesperide @IsaBauthian

Râlerie initialement parue dans le Lanfeust Mag de février 2018.

Les années 2016 et 2017 ont été riches en décès de gens très célèbres et souvent plus que moins talentueux. S’en est suivie une avalanche de « Mais pourquoi ? », « C’est pas possible ! », « C’est la série noire ! » auxquels j’étais fort tentée de répondre : « Parce que les baby-boomers deviennent vieux. », « Si. », « Non, c’est la nature. », mais une palanquée de réactions totalement absurdes a balayé mon envie d’emmerder le monde pour un banal délit d’irrationalité modérée. Tant mieux, j’ai gardé des copains.

Quand les gens meurent, surviennent généralement, sur les réseaux sociaux (en face, le risque de pains dans la face est plus prégnant), une série de comportements auxquels le mot « con » est d’une trop grande simplicité pour rendre justice, mais comme j’ai un nombre de caractères limités, je vais l’utiliser.

Passons sur les sociopathes qui se réjouissent de la mort du people sous prétexte que son art ne trouvait pas grâce à leurs âmes immaculées. Merci pour les familles, dont j’imagine que ces gros dérangés considèrent qu’elles n’avaient qu’à ne pas côtoyer une personnalité publique (ya pas idée, aussi, de faire un bébé qui aura du succès !). Intéressons-nous plutôt aux individus moins vomiquement déconnectés.

Dans un genre relativement inoffensif, nous avons ceux qui estiment honteux et/ou morbide que la foule se rue sur les œuvres d’artistes récemment décédés. Je reformule : des gens, a priori sains d’esprit, trouvent détestable que, après avoir entendu les médias et ses proches parler du travail de quelqu’un, l’on ait envie de le découvrir. J’imagine que ces gens n’écoutent aucun conseil extérieur, ou tout du moins rejettent ceux qui surviennent flanqués d’une anecdote tristounette. Stephan Zweig s’est suicidé. Voilà. Maintenant, s’il y en a qui me lisent, ils ne se pencheront sur Le Joueur d’échecs qu’après un an de deuil, faudrait surtout pas prendre le risque de manquer de décence. Ce curieux raisonnement m’indifférerait tout de même s’il ne s’accompagnait souvent d’un jugement hautain vis-à-vis de la « populace moutonnesque » qui est tout le monde, mais surtout pas nous, qui écoutions Johnny Hallyday avant que ça ne devienne swag, et ceci m’amène à la connerie suivante.

Connerie qui consiste à, dès l’instant où une star quelconque calanche… clamer qu’on s’en carre. Bien. Bien, bien, bien. Vous avez entendu parler du timing, les gars ? Vous avez quoi ? Quatre ans et demi ? Si vous avez envie caca, faut que ça sorte de suite ? Sérieux, ça vous passerait par la tête, devant un copain qui vous cause de sa mamie décédée, de répondre « J’men fous, j’la connaissais pas ! » ?

« Non, mais attends, l’autre, eh, la grand-mère c’est pas pareil ! C’est la FAMILLE ! »

Quand le deuil rend (les pas en deuil) cons

Et c’est là que je voulais en venir. Le fin du fin. La quintessence de la prétention injustifiable confinant au délire. Celle qui me donne envie de hurler.

Car, nom de Béhémoth, DEPUIS QUAND LE DEUIL EST-IL DEVENU RATIONNEL ?

Ah, c’est sûr que c’est super cohérent, de déplorer la perte d’un type qui vendait des smartphones hors de prix plutôt que celle d’un scientifique qui soignait des cancers !
C’est carrément logique, de faire une marche blanche à la mémoire d’un gamin qu’on n’avait jamais croisé en négligeant celle de notre voisin victime de la solitude, dévoré par ses chats !
Et, oui, c’est merveilleusement réfléchi, de chialer sur la disparition d’un aïeul qu’on n’était pas foutu de se mettre un pied au fion pour aller lui faire la bise à Noël au lieu de celle d’un artiste qui tirait les gens vers le haut ou, simplement, nous collait une putain de pèche quand on l’écoutait !
C’est tellement mathématique, tellement cartésien, tellement raisonnable !
Mes amis, je vais partager avec vous une révélation qui m’est tombée dessus quand j’avais environ douze ans et demi : le deuil n’est PAS rationnel. Le deuil est égoïste. On pleure  pour aller mieux, NOUS. Et c’est SAIN. Et c’est NORMAL.
Alors oui, j’ai pleuré, et je pleurerai encore, la mort de grands artistes. De « célébrités », comme vous les appelez pour les réduire à ça. Et je ne verserai pas une larme au décès de bien des « proches ». Parce que, puisque vous voulez de la rationalité, en voilà : je pleure les gens qui vont me MANQUER.

Bien sûr, vous pouvez en avoir plein le fion qu’on vous bassine avec des gus dont vous n’avez que foutre (même si j’ose espérer, dans ce cas, que vous déplorez aussi quand la téloche diffuse en boucle des événements qui vous intéressent). Oui (OH. QUE. OUI.), vous pouvez estimer consternant que les rétrospectives confondent hommage à l’œuvre et glorification de la personne, et transforment en saintes les plus pitoyables enflures. Mais petit conseil : si vous voulez vous faire entendre, évitez de prendre les gens pour des cons et peut-être, peut-être…
Évitez d’en être un.

Commentaires fermés. Réactions éventuelles sur ma page Facebook.

L’article Quand le deuil rend (les pas en deuil) cons est apparu en premier sur Isabelle Bauthian.


Retour à La Une de Logo Paperblog