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Stefanu Cesari, Bartolomeo in cristu par Angèle Paoli

Publié le 10 juillet 2018 par Angèle Paoli

AU CŒUR DE LA FLEUR INVERSE

L e pays qui accueille le visage de Bartolomeo est un pays bien étrange. Âpre, écorché de mille blessures silencieuses et immobiles, pris entre sècheresse de biens et de mots, il est pays de traces et de signes invisibles, pays de l'attente. D'interrogations sans réponses. Une voix anonyme parle, qui guide le lecteur curieux dans ce mystère de pierres sèches que souligne la présence fidèle d'un " arbre vivant, d'un arbre mort ". Un cheminement vers une œuvre à venir. Un possible. Mais voici qu'un autre fait irruption, qui se fraie sa route dans le paysage et s'avance. Qui est-il ? Nul ne le connait. Aucun nom ne vient à la bouche. Il n'a laissé de lui que son rêve, inscrit à même la chaux. Derrière lui se tient le poète, entre ombre et lumière, silence et questionnement. Stefanu Cesari. C'est son nom. Il a dialogué avec le saint. Il a dialogué avec l'autre. De cet échange naît le poème, tout aussi mystérieux et intemporel que la fresque anonyme qui a inspiré ce recueil. Il lui donne un nom. Le nom de son poème. Bartolomeo in cristu.

Il suffit au visiteur-poète de pousser les portes de la chapelle romane San Pantaleu di Gavignanu, en Castagniccia (Pieve di Rustinu en Haute-Corse), pour rencontrer, à l'instant du face-à-face, le regard singulier de saint Barthélemy. La fresque est un appel réitéré, une vocation. Une offrande peut-être, vécue pour la seconde fois. La première, c'était dans des temps anciens, au XVe siècle, lorsque le fresquiste s'est lancé dans son travail :

" Il y a une rage qui sourd de l'intonaco et c'est le premier geste, la trace du charbon comme on devine un visage avant le corps entier, avant qu'il ne se fige [...]. "

La seconde fois est ce moment de la double rencontre : entre le poète et le saint, le poète et le fresquiste, chacun enclos dans le secret de sa mémoire. Le poète marche sur les pas du peintre, se glisse sous sa peau, s'empare de ses pensées jusqu'au point de fusionnement des unes avec les autres :

" Si tu veux prendre la main tendue de l'œuvre, alors lève-toi, avant que le pays entier ne se mette à brûler sans ombre, tu as seulement quelques heures pour poser au blanc du mur l'étrangeté presque vivante, la parenté des hommes avec ce qui demeure. "

La rencontre a lieu dans un échange sans fureur ni éclat, dans l'économie et le presque dénuement, à souffle retenu. Le poète interroge les couleurs qui surgissent de l'ombre, le rouge sur le blanc, le noir de la peau et celui de ce trait qui contient l'œuvre entière, corps circonscrit dans ses limites. C'est là que le saint s'abandonne, livre une part de lui-même. Le poète, témoin de ce qu'il voit, lève le voile. Révélation :

" Tu te révèles dans l'abandon. Tu te révèles ainsi brisé, brisé et reconstitué d'un tracé très fin, un noir qui te contient. Le rouge des jours et de l'éternel, entre la nuit absolue et l'absolue lumière, c'est ta peau marquée d'un tatouage définitif. "

La révélation est progressive. Elle se fait dans une lenteur intemporelle, dans cet espace qui s'étire entre les confins arborés, " au pied d'un arbre vivant [...] au pied d'un arbre mort. " Symbole de régénérescence, l'arbre, même mort, est animé d'un souffle autre qui respire sous l'écorce comme la fresque respire sous la couleur. Le poète-témoin est en recherche. De quelque chose de plus, de quelque chose qui le dépasse. Sa quête est identique à celle de l'anonyme, identique aussi à celle de Bartolomeo. Au cœur de la quête se trouve " la fleur inverse de l'affresco. " On ne peut que penser ici à Jacques Roubaud, à cette œuvre majeure qu'est sa Fleur inverse. Laquelle renoue avec la quête d'absolu de Rimbaut d'Orange, prince des troubadours et de l'art du trobar. Cependant, " la fleur inverse " de Stefanu Cesari ne s'éloigne nullement de l'idéal du poète, différent de celui des poètes du Moyen Âge.

" De révélation ton sang, ombre au mur inassouvie d'une quête, la fleur inverse de l'affresco. "

Moment de beauté intense que ce moment précis du recueil qui dévoile ce qui le motive.

Le poème dit l'histoire du saint - son enfance et ses marches, son martyre -, telle que le poète la reçoit et la vit dans son imagination, confrontant les sources contradictoires, les énigmes imaginées par les hagiographies successives, avec ses propres sentiments, son propre arrière-pays mental, sa propre sidération. Les poèmes en regard - cinquante-neuf en tout (en langue corse page de gauche, en français page de droite) - sont des proses poétiques brèves, des pavés justifiés de seize lignes pour la plupart. L'histoire du saint se résume dans la peau d'écorché jetée sur son épaule, sa " carcasse " d'étranger. " Tu n'es pas de ce pays. On t'y a accueilli en échange de ta peau. "

C'est cela aussi que dit la fresque - l'affresco - , ce martyre silencieux dont le saint porte avec lui la relique corporelle, inséparable de lui-même, symbole de sa vie ancienne et de sa souffrance. Elle l'accompagne dans son voyage, dans " l'intimité du rouge ". Jusque dans ce paysage qui prend forme " sur la fleur sèche de la pierre. "

Le récit ? Une voix qui se faufile sous l'incarnat de la peau.

" Entre la peau et le couteau il n'y a personne il y a juste un temps plein de silence, et le rouge écrit sur la page, la tache d'encre dans le récit. "

Pour le lecteur tant soit peu accoutumé aux écrits de Stefanu Cesari, rien ne surprend dans cette fascination du poète pour les commencements. Et pour le geste fondateur qui préside à la création de toute chose. " U minimu gestu | Le moindre geste. " Si menu soit-il, si infime soit-il, ce geste est celui qui retient l'attention du poète :

" Ce regard, tout ce qui est dit et que l'on n'entend pas les voix mêlées les chants d'une agitation fervente, c'est l'histoire de ce qu'il y a eu, un premier geste hésitant. "

Il en est de même de la question du nom. Primordiale et biblique, elle revient comme une offrande sans laquelle exister ne se peut :

" Tu as donné un nom à chaque pierre. Toi, qui as encore une jeunesse dans les mains, tu l'as posée sur le travail à venir. En esprit tu as jugé du poids de chaque chose. "

Ainsi transparaît la pensée profonde, intime du poète, au fil des pages. Drainant avec elle ses attentions, ses interrogations multiples sur le sens de la vie, le passage des hommes, l'affleurement de leur histoire. Les sensibilités d'entremêlent, inscrites dans un topos qui n'a pas besoin de livrer son nom mais qui se reconnaît dans la présence liminaire de l'arbre :

" Toi ce pays entre un arbre vivant, un arbre mort "

Le rappel de cet entre-deux agit comme un refrain susurré qui se glisse pour redire, ici et là, l'axe du poème, son enracinement dans la déprise essentielle d'avec la réalité matérielle :

" Le récit Bartolomeo : maison et lieu, troupeaux en estive, c'est là que tu habites entre un arbre vivant et un arbre mort, le poumon du monde. "

Ou encore, dans le même poème :

" [C]e pourrait être une chanson revenue sur les lèvres, nous enracinant là d'une saison à l'autre, ce pourrait être vivre, l'apprentissage du vivre, d'une certaine façon maison et lieu rendus à leur nudité première entre deux arbres, voilà ce que nous pourrions connaître, de nom, mais rien qui nous appartienne. "

Parfois émergent des instants lumineux, de suspens, où vivre entre deux points d'un même axe apporte une plénitude proche du bonheur :

" Beaucoup aimé le temps passé sous les amandiers entre un arbre vivant et un arbre mort. C'est au début de la vie, les yeux par terre, c'est la saison, on ramasse le fruit tombé. Des fois il a toujours sa peau sur lui, des fois c'est une pierre pour la fronde, pour le fer que l'on bat. "

Lire les lignes du voyage, laisser parler les signes, affleurement d'images complexes qui s'emboîtent les unes dans les autres pour dire un mystère plus grand encore. C'est cela qui habite le poète. Se faire le " témoin " de cette histoire à imbrications plurielles le conduit à s'interroger sur le langage, plénitude et vide, un flux qui porte en lui " la simple possibilité de chaque chose " :

" Le langage ici toujours rouge la parole, sans jamais finir nous revient, nous emplit la bouche. "

Et en finale du même poème :

" Le langage, il y a dans son sang comme dans ses manques la simple possibilité de chaque chose. "

Avant de clore cette lecture dont les pistes sont indénombrables et la langue infiniment belle, il me faut parler d'une autre particularité de ce livre. D'une page l'autre court en bas de page, à l'envers des poèmes, un autre texte. En contrepoint. Ces phrases sont incluses dans un à-plat dont la couleur " terre d'ombre brûlée " tranche avec l'ivoire de la page. Une ligne continue d'horizon, " fil ténu de la route ", cloisonne les phrases. " Remonter le cours du récit " et de la fin signer le commencement, c'est " pénétrer dans le labyrinthe ". Confie le poète. Poème ouroboros. Intemporel. Que l'on peut lire dans un sens puis dans l'autre, à l'affût des voix qui se parlent et conversent. Inverser le regard, lire dans les deux sens, la fin du poème rejoignant le début du texte en prose, lequel tourne le dos à l'image de Bartolomeo. Et pourtant, c'est bien à un mystérieux rendez-vous avec une image que nous convie cette lecture. Et, au-delà, à une rencontre avec l'autre " visage ". Celui peut-être du poète. Qui entretient avec le visage de Bartolomeo, " ciel et sang ", un dialogue intérieur d'une intense richesse. Une prière, " une rêverie longue des siècles ", célébration méditative sur des fragments de lumière chaude exhumés de la chaux. " Appels et répons " pour une parole " sans fin ".

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli


Stefanu Cesari,  Bartolomeo in cristu  par Angèle Paoli


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