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Angèle Paoli, Passages [Jeanne de Petriconi, Passeghji]

Publié le 19 août 2018 par Angèle Paoli

PASSEGHJI | PASSAGES P assages passages
venelles et ponts
traverses et coursives
je passe nous passons
Passer encore
et de vie à trépas traverser
trouver les rites de passage
de la terre vers le ciel
couloirs citernes et puits
pierres rongées de nuit les racines se fraient chemin
dans les interstices traverser entre frêles saxifrages
et asphodèles
racines d'ancrage roots ligneuses rhizomes originels
les tubercules par bouquets creusent
leurs tranchées sous terre
corridors couloirs galeries obscures les racines
s'enchevêtrent lianes et brindilles enlacées
les filins enroulés cherchent leur sillon
les excroissances s'agrippent sinuent vers la lumière
tac tac tac tic tac
pulsations régulières et rythme
du cœur du sang
un vrombissement sourd dans le noir de la nuit
cœur sang cœur sang
l'horlogerie du goutte à goutte scande le temps
du mourant la pluie s'écoule une goutte une autre
ploc ploc ploc sur la roche ricoche
passage mystérieux entre terre et tombeau
de la vie à la mort
la vague s'engouffre bouche d'ombre
se noie dans l'antre marin
excavation obscure et labyrinthe noir
terre eau nuit d'où surgissent en bouquets
les touffes d'asphodèles
arba mazzera l'esprit des morts
veille qui rampe dans les vaisseaux
de la terre invisibles les galeries
sécrètent les sucs de vie transitent à travers tiges
remontent en candélabres vers le ciel
blancs veinés de rose
fleurs fidèles à mars mois du salut des morts
les nuages filent dans le hors temps
le sang flue et reflue signes et traces
la vie des hommes ce qui témoigne de leur passage
ballots d'olives suspendus à leurs branches
pendules mystérieux du sud de l'île
les stantari veillent alignement de guerriers
et leur regard perdu dans un présent
devenu inaudible
passagère d'un instant je suis le fil qui mène
de la lumière à l'ombre
je suis le tracé de l'asphodèle
sa frise morcelée [fragment après fragment]
chaque panneau dépliant une part intime de la plante
symbole de deux mondes qui se côtoient sans se voir
aveugles l'un à l'autre et sourds
d'une cellule à l'autre l'histoire déroule
ses plis ses plicatures de pierres lointaines
sombres anthracites scarabées des montagnes pris
dans leurs plissements hercyniens naturels
les pétales géants gisent à même le sol
dans la caverne humide
la piste me conduit vers la grotte
où repose en contrebas la barque qui mène
d'une rive à l'autre. Bastia.
Charon s'est absenté dans son ombre
vert émeraude d'un Styx qui hante les esprits
vert Patinir la barque de Bastia
figée dans l'éternité de l'instant accueille
les ombres de passage les vivants d'aujourd'hui
consommateurs de voyages passagers insouciants
qui traversent sans voir
les ombres transitent
épaules contre épaules les silhouettes mouvantes
glissent s'éclipsent disparaissent happées par le ventre
de la barque son fond invisible engloutit
le temps au passage efface
Juste ce mouvement des ombres
dans leur danse
Les lianes se resserrent qui prennent pied dans la pierre
elles s'élancent tronc contre tronc
dans l'entrelacs de leurs branches
la ligature géante grimpe vers les nuages s'arrime à l'oculus
s'arc-boute dans une ultime torsion vers la lumière
l'échelle de Jacob signe l'alliance nouvelle
de la terre avec le ciel.
Apothéose des passages.
Espoir.
Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli


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Musée de Bastia, juillet 2018. À mes côtés, Jeanne de Petriconi. L'artiste bastiaise m'accompagne tout au long de mes déambulations. Ensemble nous passons, ensemble nous longeons la frise de l'asphodèle, ensemble nous évoquons les tropismes de Jeanne attachée à l'esprit de son île natale, soucieuse aussi de la relier dans ses rites et dans sa pensée à d'autres rivages et visages de Méditerranée. Je l'interroge sur la réflexion qui a préludé et présidé à ces installations étonnantes, réalisées conjointement avec Guillermo G. Peydró, un jeune artiste vidéaste espagnol, responsable des montages sonores de l'exposition Passeghji. Nous partageons un temps poétique et artistique qui met nos sensibilités au diapason. Je lui dis mon admiration. Je lui dis ma gratitude.

Angèle Paoli, Passages [Jeanne de Petriconi, Passeghji]


L'exposition se savoure dans la lenteur. Dans le silence des corridors et dans celui des cellules du Musée de Bastia.


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