Magazine Journal intime

L'ignorance est un moteur puissant

Publié le 19 juin 2019 par Dcmky


Il ne faut pas connaître trop tôt les grands chefs d'oeuvre - moi Doctus Monkey, j'en suis intimement persuadé.

Jusqu'à l'âge de 20 ans, je n'avais rien lu ou presque.
Cela me semble a posteriori une chance inouïe.
Pour débuter, pour traverser sans trop d'encombre le temps nécessaire aux premiers pas, il faut être suffisamment naïf, suffisamment aveugle.

Si j'avais, à dix-sept ans déjà, lu et apprécié 'Les frères Karamazov', 'Nostromo', 'Sartoris' et 'La Conscience de Zeno', comment mes balbutiements littéraires de l'époque auraient pu à mes propres yeux tenir un tant soit peu la route? Or il le fallait. Il le fallait car cette route est longue.

Et si dès le premier jour, tu sais exactement tout ce qui te reste à faire, c'en est fini, fini de tes chances: tu te retrouves les jambes coupées jusqu'au haut des hanches.

Je me souviens d'un camarade à Normale Sup' dont j'enviais la culture ébouriffante: non content de connaître tant et tant de grands textes, il les appréciait au point d'en savoir par coeur des pages entières.
A l'époque, nous étions très amis et je m'étais risqué un jour à lui donner à lire quelques nouvelles. Je me souviendrai toujours de sa réaction: il m'a regardé avec des grands yeux incrédules... Il ne comprenait tout simplement pas que je m'aventure sur les terres de Flaubert, de Maupassant ou de Tchekhov. Il trouvait visiblement cela incongru et terriblement déplacé... Dans son esprit, les grands écrivains constituaient un monde à part - celui de la littérature - établi à des altitudes auxquelles il n'aurait jamais songé à se hisser.
A cinq ans il écoutait la Flûte Enchantée, à neuf il lisait des pièces de Molière, en conséquence de quoi depuis toujours il avait intégré le truc: il savait que ce n'était pas pour lui. Pas pour lui et donc pas pour moi non plus, moi qui appartenais au même monde que lui.

Parents qui me lisez, écoutez le conseil de Doctus Monkey - pédopsychiatre à ses heures - si vous désirez que vos enfants aiment la montagne, gardez-vous surtout de les emmener dès les premiers jours au Népal, avec l'Everest devant les yeux.

Chacun a sa petite pyramide à construire - au début, inévitablement, elle ne ressemble pas à grand-chose et il lui est impossible de soutenir la comparaison... Cependant, sait-on jamais ce qu'il en adviendra si on lui laisse le temps....

Il est bon d'ignorer assez longtemps- c'est en soi une force cruciale.


Retour à La Une de Logo Paperblog