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[challenge interallié] que reviennent ceux qui sont loin, roman de pierre adrian

Publié le 08 novembre 2022 par Tilly

[challenge interallié] que reviennent ceux qui sont loin, roman de pierre adrianEst-ce que j'aurais lu Que reviennent ceux qui sont loin si je n'avais pas su que Pierre Adrian était un ami d'enfance de Philibert Humm dont j'ai tant aimé Roman fleuve ? Qu'ils avaient écrit un journal de voyage à quatre mains, malin et potache (Le Tour de la France par deux enfants d'aujourd'hui, 2018) ? Si Alain Bonnand ne m'avait pas écrit tout le bien qu'il pensait de ce très jeune écrivain passionné par l'Italie, Pasolini et Pavese ? Si Adrian n'avait pas reçu des mains de Pierre Arditi le premier prix Jean-René Huguenin ( La Côte sauvage, 1960), peu notoire encore mais qui lui va si bien ? Si enfin Adrian et Humm ne s'étaient pas retrouvés concurrents dans la sélection finale de l'Interallié 2022, prix littéraire notoire celui-ci ?
Heureusement, je ne suis pas passée au travers du filet de toutes ces incitations car Que reviennent ceux qui sont loin est un grand roman d'apprentissage, épatant et délicat.

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note : le paragraphe ci-dessus est truffé de liens un peu cachés parce que c'est plus joli... promenez le mulot et cliquez !

un roman qui a la grâce du souvenir de vacances d'été familiales

Un jeune homme revient sur le lieu de ses grandes vacances d'enfant en Bretagne.
Cela faisait plusieurs années qu'il boudait le rassemblement estival immuable et croyait-il, devenu sans surprises pour lui, trouvant plus original de s'envoler vers des pays lointains, des mers plus chaudes, comme font les jeunes quand ils sont enfin libérés de leurs études secondaires.
Le temps d'un mois d'août ensoleillé il replonge dans l'ambiance familiale de la grande maison en bord de plage.
La fin de cet été-là sera pour le garçon sensible et rêveur le moment de la bascule irréversible vers l'âge adulte, celui de la prise de conscience du vieillissement des aînés, du sien, des lieux, des objets, et des rituels de tribu concentrés sur un mois à la mer pendant des années.

La grande maison semblait appartenir à tous et à personne. Alors on était sûr, en faisant halte, d'y trouver quelqu'un. Le salon avait des faux airs de salle des pas perdus. On attendait une voiture qui partait pour Brest, un cousin pour la pêche, la grand-mère qui sortait de sa sieste. Il y avait toujours un oncle pour traîner, un enfant qui lisait sur une chaise, une tante éloignée qui passait dire bonjour. La grande maison était ouverte à tous les courants d'air. L'intimité y était lettre morte. De rares silences subsistaient pourtant, en milieu de matinée après la leçon des petits, à l'heure de la sieste ou lors de la marée haute, quand tout le monde était à la plage. Mais pour être tranquille, il fallait regagner sa chambre dans les étages. Et les chambres aussi semblaient à la fois anonymes, comme celles d'un hôtel, et appartenir à tous. Elles accueillaient des valises chaque été mais personne ne se serait permis d'y apporter sa décoration personnelle. À quoi bon... Les tables de chevet en merisier, les commodes d'époque, l'armoire qui grinçait, les ampoules noircies sous des abat-jour en crépon, les draps raides et leurs motifs à fleurs... Nous étions tous attachés à cette sobriété sans confort. Nous la respections, et aucun ne l'aurait remise en question. Tout changement aurait été vain et prétentieux. C'était le charme de la grande maison, et je m'en rendais compte en déambulant à la recherche de souvenirs, tirant les tiroirs, ouvrant des placards désespérément vides où roulaient des boules de naphtaline. Je devenais matérialiste car je croyais au pouvoir de remembrance des objets, à leur signification dans le temps. À la grande maison, nous passions et ils restaient. Les objets étaient immortels. Rien n'avait bougé et c'était nous qui changions. La redécouverte des pièces de la maison ressemblait à la visite à un vieux parent. Des retrouvailles un peu forcées qui ne tiennent que par l'existence d'un commun passé. Sous la mansarde où j'entendais le vent siffler les nuit de gros temps, il y avait notre mémoire. Ici, combien d'enfants avaient dormi qui étaient devenus grands ?

un roman qui a la grâce d'une plage bretonne au soleil

Je m'allongeai et somnolai, bercé par les voix familières. [...] Je songeai qu'il existe toujours une meilleure plage avec un sable plus fin, une mer meilleure et généreuse. Mais on ne s'invite pas sur une plage comme cela. Pour être vraiment heureux et ne penser à rien, s'abandonner, pour laisser le soleil évanouir le corps, il faut y revenir depuis toujours.
[...] Au loin vers les balises, on vit un catamaran dessaler. Les parent inquiets qui se tenaient debout sifflèrent, les bras croisés. Nous, nous assistâmes au spectacle en pensant que c'était bien fait. Ceux -là, on se moquerait d'eux quand ils regagneraient la plage. Dans la torpeur de cette fin d'après-midi, il était impensable qu'il arrive quelque chose de grave.

Pourtant quelque chose de grave va arriver. Après le quinze août. Comme pour marquer le tournant puis la fin de ce mois qui ressemble à toute une vie.

Chaque année se rejouaient ici les mystères d'une vie entière résumée en quelques semaines. Il y avait d'abord la monotonie des jours qui se confondent. Et puis l'attente. Avant le basculement de la mi-août, la précipitation douloureuse de dernières soirées dans la lumière d'automne, déjà. La fin.


un roman qui a la grâce de l'enfance qui s'éloigne

Une nièce avait appris à nager. Ça y est, elle se débattait seule et sans brassards. Quand elle sortait de l'eau, elle levait un regard fier. Et douée de cette nouvelle qualité, je la vis prendre peu à peu l'ascendant sur le groupe des petits. Une autre appris à monter sur un vélo et on la voyait tourner autour de la grande maison sans lassitude, les yeux écarquillés sur sa machine tremblante. Les enfants franchissaient chaque année une étape importante de leur vie.

Même les enfants deviendraient des adolescents. Ils seraient comme tout le monde. Il avait fallu un été quelconque, semblable aux autres, pour que je me rende compte que le temps courait et qu'il existait déjà une première vieillesse en moi. "Oui nous sommes jeunes et il fait beau" répondait une fille interviewée sur le trottoir, au bras de son amie, dans un documentaire de Jean Rouch. La question était : "Mesdemoiselles, êtes-vous heureuses ?" Combien de temps, encore, me reconnaîtrais-je dans leur douce réponse...

    mon challenge Interallié 2022
    j'explique pourquoi je me suis lancé le défi de lire les cinq livres sélectionnés...pourquoi j'ai choisi de faire des notes de lecture de deux d'entre eux, et de rédiger de courts avis pour les trois autres ; et pourquoi j'attends la proclamation (9 novembre) avec impatience

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